Emily Dickinson, Y aur-t-il pour de vrai un matin
traduit de l'anglais par Claire Malroux,
Domaine Romantique, éditions Corti, mai 2008.

Emily Dickinson a vingt-huit ans lorsqu’elle décide de s’adonner entièrement – sinon publiquement – à sa vocation de poète apparue pendant son adolescence, si l’on en croit les lettres écrites huit ans plus tôt à ses amies. À l’une en particulier, elle parle de son attirance pour ce qu’elle ne nomme pas mais perçoit d’emblée comme une force rivale de la religion, la poésie : « J’ai osé accomplir des chose étranges – des choses hardies, sans demander l’avis de personne – j’ai écouté de beaux tentateurs… »

Qui est cette jeune femme mystérieusement préparée à un rôle auquel elle sacrifie bientôt la normalité de l’existence, vivant de plus en plus retranchée de la société, consacrant tout le temps que lui laisse sa participation aux tâches familiales – celles d’une grande maisonnée bourgeoise – à délivrer le chant qui l’habite ? Qui considérera de plus en plus la poésie comme le seul instrument de salut, la seule arme pour lutter contre les tourments et la finitude de la vie, le seul espoir sûr d’éternité face à celui, beaucoup plus hypothétique à ses yeux, de l’au-delà ?

Sont rassemblés ici des poèmes, de jeunesse comme de la maturité, qui complètent parfaitement l’autre ensemble poétique majeur publié par Corti avec Une âme en incandescence.

Il y a toujours chez Emily Dickinson, à quelque période que ce soit, des fulgurances, des poèmes se détachant brusquement des autres, des pics vertigineux parmi des montagnes plus modestes ou même des collines. Et elle est capable de passer d’un instant à l’autre de la dépression à l’exaltation et réciproquemen

Du même auteur chez Corti :
Une âme en incandescence ; Lettres au maître, à l’ami, au précepteur , à l’amant ; Avec amour, Emily (Lettres aux amies).

Voir également notre fiche auteur Emily Dickinson







J’avais une guinée dorée
Je l’ai perdue dans le sable —
Et bien que la somme fût simple
Et les livres sterling courantes —
Pourtant, elle avait tant de prix
À mon oeil frugal —
Que ne pouvant la retrouver —
J’ai fondu en larmes.

J’avais un Rouge-gorge pourpre —
Qui chantait au long des jours
Mais quand les bois ont roussi —
Lui — aussi — s’est envolé —
Le temps m’a apporté d’autres Rouges-gorges —
Leurs ballades étaient les mêmes —
Pourtant, pour mon absent Troubadour
J’ai tenu “la maison”.
J’avais une étoile au ciel —
“Pléiade” était son nom —
Mais comme je n’y prenais garde,
Elle s’est éloignée des autres —
Et bien que les cieux soient pleins d’astres —
Et la nuit tout illuminée —
Cela me laisse indifférente —
Puisque aucun d’eux n’est mien —

Mon récit a une morale —
J’ai un ami absent —
“Pléiade” est son nom — Rouge-gorge —
Et guinée dans le sable —
Et lorsque ce triste refrain
Accompagné de larmes —
Parviendra à l’oeil du traître
Dans un pays lointain —
Plaise au ciel qu’il soit saisi
D’un repentir solennel —
Et qu’aucune consolation
Ne lui échoie sous le soleil. (12*)
J







À force de la traduire (déjà sept volumes ! ), Claire Malroux a noué depuis vingt ans avec Emily Dickinson (1830-1886) une relation rare, de poète à poète, qui nous a valu en 2005 un livre unique en son genre. Chambre avec vue sur l’éternité (éd. Gallimard), évocation médiumnique de la présence charnelle de cette Américaine qui, en près de 1800 poèmes composés tout au long d’une existence parfaitement obscure (sa gloire fut entièrement posthume), édifia l’une des œuvres fondatrices de la modernité poétique.

La particularité du travail de Claire Malroux est d’avoir donné à lire Dickinson en respectant la structure des « cahiers » sur lesquels elle consigna ses poèmes à la ponctuation singulière, où les tirets se substituent aux points et aux virgules pour matérialiser la tension du souffle et visualiser des ellipses vertigineuses. Ce nouveau volume est le complément direct du livre paru chez le même éditeur en 1998 sous le titre Une âme en incandescence, qui rassemblait un choix de cahiers de la maturité. Y aura-t-il pour de vrai un matin nous offre les débuts de l’œuvre : les premiers cahiers, composés ou recopiés de 1858 à 1861, et un choix de huit autres qui vont jusqu’à 1864. On y découvre qu’EmiIy fut pleinement elle-même dès ses premiers vers, fantasque et grave ; tout au plus s’essaya-t-elle à diverses strophes avant de se convaincre que le quatrain était la forme qui lui convenait le mieux.
J-Y. Masson, Le Magazine littéraire, juin 2008


         





Emily Dickinson
Y aura-t-il pour de vrai un matin ?
Traduit par
Claire Malroux
512 pages

9782714309730
25 Euros

Domaine romantique