Karl Philipp Moritz, Andreas Hartknopf
     Collection romantique N°77

 

    Andreas Hartknopf, publié sans nom d’auteur, est moins connu que l'autobiobiographie de l'auteur allemand, Anton Reiser. Il s’agit pourtant d’un écrit énigmatique et original. Apparemment désordonné, jailli du tréfonds de son âme : « C’est son œuvre la plus intime », affirme son frère dans une lettre adressée à Jean Paul.

     La mort est omniprésente dans le roman de Moritz. Andreas Hartknopf, Allegorie est avant tout une splendide méditation sur la mort, entrecoupée de considérations souvent originales sur la musique, la poésie, la société, l’Univers et, fort accessoirement, nous l’avons vu, sur la pédagogie. L’auteur s’est même plu à ménager, çà et là, des moments de détente.

     De nos jours, Arno Schmidt qui s’était fait une spécialité de la réhabilitation des écrivains négligés, déclare que « cette satire géniale se passe de décryptage quant aux détails […]. Le livre est là, avec ses grandes beautés poétiques […] ».

     Il aura néanmoins fallu attendre plus de deux cents ans avant que l’ouvrage bénéficie d’une édition française.

    
   
Mort de phtisie à l’âge de 37 ans, Karl Philipp Moritz (Hameln 1756-1793) a laissé une œuvre importante : deux romans, des relations de voyage, des ébauches diverses, ainsi que de nombreux ouvrages didactiques, des essais et des articles de théorie esthétique. C’est surtout son autobiographie romancée Anton Reiser qui l’a rendu célèbre.
    Sur le web: (en allemand) : Karl Phillipp Moritz, Leben und Werk.

    






    C’est ici que je veux m’arrêter…, dit mon cher Andreas Hartknopf, au moment où, soudainement interrompu dans son voyage par un large fossé, il ne voyait pas le moindre passage qui pût le mener de l’autre côté. Et pourtant, la nuit était déjà presque tombée, un vent aigre soufflait du nord et une pluie fine, qui l’avait transpercé jusqu’aux os, lui fouettait le visage… À l’heure qu’il est, il l’a fini son voyage, ce bon Hartknopf…, mais il me semble le voir, debout, son long bâton noueux à la main, un peigne de laiton planté dans son épaisse chevelure brune, sa redingote aux pans rigides boutonnée depuis le haut jusqu’en bas.
C’était un excellent homme, quoiqu’il soutînt qu’il y avait quatre personnes en Dieu*, et crût que l’Univers avait été créé avec du sel alcalin. Puisse ce témoignage public, que rend à son caractère et à son cœur quelqu’un d’impartial à coup sûr, le défendre des accusations par lesquelles la méchanceté et la calomnie se sont plu à flétrir sa réputation.
     Ô Andreas Hartknopf, mon bon ami, tu n’aurais jamais pensé, sans doute, que tes meilleurs amis, ceux qui, comme toi, croyaient à la quaternité et à la Création du monde avec du sel alcalin, et qui, ainsi que tu te l’imaginais, t’étaient dévoués corps et âme, que ces mêmes amis, après ta mort, souilleraient si ignominieusement ta mémoire.
 



     
Andreas Hartknopf est une authentique curiosité littéraire. (...)
     Satyrique sans doute, allégorique peut-être aussi, Andreas Hartknopf est, si l'on en croit Michel trémoussa, le versant dépeigné d'Anton Reiser. Dépeigné ou bizarre, il est l'assemblage apparemment sans façon – si ce n'est le vague ordonnancement du récit du retour d'un homme en son pays – des réflexions d'une poignée de personnages autour des thèmes de prédilection de Moritz : la pédagogie (il est l'auteur d'un Nouvel Abécédaire, éditions Être, 2003), la philosophie, l'individu face au Léviathan, la musique ou la psychologie mais encore la franc-maçonnerie dont les références masquées émaillent le texte, tout comme les citations bibliques. Et l'on devine ici ce qui pouvait séduire Arno Schmidt dans cette manière cryptée.
     (...) Anti-utopique, le (...) discours de Moritz est foncièrement fataliste et c'est à propos de la mort qu'il fournit les pages les plus captivantes de ce Memento mori. Au pied du gibet de Gellenhausen et baigné par le quiétisme et le spiritualisme de son temps, Moritz déviloppe un fatalisme profond dont le maître mot est "résignation".
     Éric Dussert, Le Matricule des Anges N°52.




     



Traduit par
Michel Trémoussa
184 pages
2004
ISBN : 2-7143-0844-9
16 €

Collection romantique
N°77