 |
Ludwig Tieck, Amour et magie, éditions Corti.
Initiateur du premier Romantisme, Ludwig Tieck était à peu près du même âge que les frères Schlegel, que Novalis ou Hölderlin. Aux environs de 1850, ayant survécu à tous les grands romantiques, il demeure seul sur une scène dont le décor a complètement changé, et sur laquelle on ne voit monter que de piètres nouveaux acteurs. Lannée de sa mort, il y a plus dun demi-siècle que Novalis nest plus, quarante-deux ans que Kleist, quil a aimé et soutenu, sest suicidé, trente-et-un ans quHoffmann qui le tenait pour un maître a quitté ce monde, cinquante ans quHölderlin est devenu fou et quarante ans quil est mort chez le menuisier Zimmer. Ces quelques repères aident un peu à comprendre comment Tieck, polygraphe virtuose, mort à lâge de quatre-vingts ans, couvert dhonneurs, a fini par incarner, presque à lui tout seul, cette École romantique quil avait, avec quelques autres, fondée et dont il sétait retrouvé, après 1832, après la mort de Gthe, le dernier représentant denvergure.
Mais si son uvre mérite encore dêtre publiée et lue ce nest vraisemblablement pas en vertu de son caractère hugoesque et protéiforme, mais plutôt en raison des quelques durables souris, douées du pouvoir, intact, de susciter les mêmes frayeurs, les mêmes angoisses, dont la montagne a accouché. Pris isolément, certains contes de Tieck, écrits à des époques différentes, représentent bien pour nous de tels trésors : Eckbert le Blond (1797), Le Runenberg (1802) et Amour et Magie (1811). Tout dans ces récits paraît nécessaire et exact. Ce nest pas par leurs seules qualités littéraires, ni par leur seule musique, ou leur décor plus suggéré que décrit, que ces histoires nous atteignent si profondément. En nous les racontant, Tieck sest rapproché de ce quon peut nommer lombilic du conte, ce lieu mental où lintime et luniversel se rejoignent. Il a su comme nul autre évoquer la part obscure de la vie, la zone sombre où viennent confluer la peur, la folie menaçante, et lenfance dont on se souvient dabord comme une énigme. Ainsi, à laube du romantisme, Ludwig Tieck évoquait-il ce que lon appellera un siècle plus tard lInconscient. Il parlait de la confusion de lesprit et du corps, de la persistance de ce quon croyait oublié, de la puissance du désir conçu comme seul moteur de la création et même de la foi. En 1919, Freud a vu dans LHomme au sable de E. T. A. Hoffmann, dont le climat dinquiétante étrangeté devait beaucoup à linfluence de Tieck, une anticipation des découvertes de la psychanalyse : quaurait-il dit des très étranges souvenirs denfance que Bertha (Eckbert le Blond) évoque un soir, à la demande de son époux, devant lami énigmatique, et de ce brutal retour du refoulé (Strohmian) qui la rend malade à mourir ?
Tieck fut ainsi le grand initiateur de la réécriture littéraire et inventive des anciens contes. Certes, avant lui, Goethe avait écrit son fameux Märchen (LHistoire de Fleur de Lys), et invité lauteur de contes à se laisser porter par une imagination errante et un sens de lénigme, à disposer dans tout récit des éléments impossibles à interpréter : certes Novalis avait esquissé la théorie romantique du Märchen et en avait donné une idée avec le conte de La Fleur Bleue dans Henri dOfterdingen. Mais cest Tieck qui contribua à créer lambiance du conte romantique et fantastique, et démontra aux écrivains de son temps et des générations à venir les richesses infinies de ce genre littéraire.
Tout en volutes aquarellées que couperaient, nettement, des lignes sombres, les écrits de Ludwig Tieck ont imprégné tout le Romantisme allemand. Mais autour dun point dimpact de ses contes les plus beaux, les ondes concentriques du rêve, de lenfance, de la peur et de la folie se sont élargies jusquà nous. Vitesse et lenteur dimages inoubliables, teintes pastel et encre noire.

Ludwig Tieck
N.B. Pierre Péju a réuni pour les éditions José Corti l'ensemble de ses textes concernant les romantiques allemands, Lignes de vie, dans notre collection Les Essais :

Ce volume contient :
Eckbert le Blond ;
Le Runenberg ;
Amour et magie ;
ainsi qu'une présentation de Pierre Péju : Teintes pastel et encre noire
Dans les montagnes du Harz vivait un chevalier que lon nommait simplement Eckbert le blond. Il pouvait avoir quarante ans, était à peine de taille moyenne, et une épaisse chevelure lisse, dun blond très clair, encadrait son visage pâle et cave. Il menait une vie paisible et très retirée, ne se mêlant jamais aux querelles de ses voisins et franchissant rarement lenceinte de son petit château. Son épouse partageait son goût pour la solitude ; un tendre amour semblait les unir, mais on les entendait souvent se plaindre que le Ciel neût pas béni leur union.
Il était rare quEckbert eût des hôtes chez lui, et même alors il ne changeait guère son train de vie habituel ; la modestie régnait en ces lieux, et léconomie même semblait y présider à toutes choses. Eckbert se montrait alors souriant et enjoué, mais sitôt quil était seul, on lui voyait une espèce de réserve, de mélancolie taciturne et distante.
Lhôte le plus assidu du manoir était Philippe Walther ; Eckbert sétait attaché à cet homme chez qui il retrouvait à peu près sa façon de penser coutumière. Cet ami avait sa demeure en Franconie, mais il lui arrivait de séjourner plus de six mois dans le voisinage du castel dEckbert ; il collectionnait des plantes, des pierres, et passait son temps à les classer ; il vivait dune modeste fortune, et ne dépendait que de lui-même. Eckbert laccompagnait souvent dans ses promenades solitaires, et dannée en année, leur amitié se fit plus intime.
Il est des heures où le cur se serre à langoissante pensée de faire plus longtemps mystère à un ami du secret quon a mis tous ses soins à dissimuler jusquà cet instant ; lâme se sent irrésistiblement portée à se découvrir tout entière, à donner à lami la clef du sanctuaire le plus intime, afin que son amitié en soit accrue encore. En de pareils instants, les êtres délicats se font connaître lun à lautre, et il arrive parfois que lun des deux recule deffroi devant les révélations de son ami.
Lautomne déjà savançait ; par un soir de brouillard, Eckbert était assis avec son ami et Bertha, sa femme, devant un feu de cheminée. La flamme jetait une claire lueur dans la pièce et jouait au plafond, la nuit noire semblait pénétrer par les fenêtres, et dehors les arbres secouaient de leurs branches le froid humide du soir. Walther se plaignant davoir à faire encore le long chemin du retour, Eckbert lui proposa de rester au manoir, de passer la moitié de la nuit à sentretenir amicalement, et de dormir ensuite jusquau matin. Walther accepta loffre, on apporta du vin et un souper, on ranima le feu de bois, la conversation des amis prit un tour plus enjoué et plus intime.
Lorsquon eut desservi et que les domestiques se furent retirés, Eckbert prit la main de Walther et lui dit : Mon ami, vous devriez vous faire raconter une fois par ma femme lhistoire de son enfance, qui ne manque pas détrangeté ; je ne demande pas mieux, répondit Walther, et on reprit place autour de la cheminée.
Il était minuit passé, la lune se montrait parfois entre les nuages chassés par le vent. Je ne voudrais pas vous paraître importune, fit Bertha. Mais mon mari dit quà un aussi noble cur que vous, il serait mal de cacher quelque chose. Si étrange que puisse paraître mon récit, ne le tenez pas pour un conte.

 
|
|