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Au moment où le Romantisme, en ce début du XIXe siècle, semble atteindre une manière de consécration, à travers lEurope tout entière, un écrivain anglais, qui nest dépourvu ni desprit ni dhumour, vient tout à coup en révéler les excès : son nom ? Thomas Love Peacock.
Ce que Peacock vomit dans le Romantisme triomphant cest la facilité des hommes à se laisser appeler par le lugubre, le mystère et tout ce qui berne grossièrement la conscience. Pour lui le Romantisme assure à ses adeptes les moyens les plus grossiers de mettre leur pensée en sommeil. Rien ne provoque autant de mépris chez lui que lanatomie morbide de latrabile, le débordement des passions incontrôlées, le vacarme des états dâme déchaînés et le bourbier des sentiments factices, auxquels ont peut ajouter encore : la superstition, lignorance, lamoralité opportuniste, le goût du spectaculaire.
En plein enthousiasme pour le Romantisme, Peacock prend donc du recul, un recul édifiant, pour saisir toute la portée et les limites de cette nouvelle vague : ses romans prennent la forme dune comedy of speech (comédie des échanges), genre dans lequel il fut le premier à briller et dont on peut lui accorder la paternité. Dans le cas de LAbbaye du cauchemar, Peacock met en scène le deuil du Romantisme, mais plutôt que den faire une satire, il prend assez de distance pour traiter un thème autrement critique celui des faiblesses de la pensée humaine en usant précisément de la forme romantique dont la puissance dévocation et de subversion ne lui échappait pas. Autour de la figure dun nommé Scythrop, dont les traits ne sont pas sans évoquer le poète Shelley, il brosse une galerie de personnages plus singuliers les uns que les autres, authentique et mordante parodie de poètes romantiques parmi les plus célèbres de son temps.
Par petites touches qui sont autant de traits desprits, de remarques fines, de répliques piquantes et pleines dhumour, notées avec un négligé et une grâce remarquables, Peacock affirme à travers LAbbaye du cauchemar sa parenté avec Daumier, mais un Daumier qui hésiterait entre les partis dEuripide et dAristophane.
Après avoir écrit la plupart des livres que nous lui connaissons aujourdhui, Peacock devint en 1836 un haut-fonctionnaire efficace de lIndian Company, en tant quinspecteur des transports. Sous dautres latitudes, sous dautres horizons, il ne sentit pas le besoin

LAbbaye du Cauchemar, vénérable demeure familiale dun grand pittoresque en son demi-délabrement, occupait une position agréable sur une langue de terre ferme entre la lande et le marais, aux confins du comté de Lincoln. Elle avait lhonneur dêtre la résidence de Christophe Furimond. Ce digne homme avait de nature le tempérament atrabilaire ; il était fort tourmenté par ces fantômes de la dyspepsie quon nomme communément diables bleus. Il avait été de bonne heure déçu en amitié ; il avait été traversé en amour ; et il avait offert sa main, par dépit, à une dame qui lavait acceptée par intérêt et qui, ce faisant, déchirait violemment les liens dun attachement éprouvé de sa jeunesse. Elle était flattée dans sa vanité dêtre maîtresse dune maison très considérable sinon très animée ; mais tous les ressorts de sa sensibilité sétaient glacés. Elle avait bien la richesse mais ce qui lenrichit, la participation du cur, faisait défaut. Tout ce que largent pouvait lui procurer lui devint indifférent ; tout ce quil ne pouvait procurer, et qui était plus précieux que lui, ayant été sacrifié en sa faveur. Elle découvrit, quand il nétait plus temps, quelle avait pris les moyens pour la fin que la richesse bien employée est un instrument de bonheur, mais nest point en soi le bonheur. Ayant de gaîté de cur laissé dessécher ses sentiments, elle trouva largent sans valeur comme moyen ; cette fin à laquelle elle avait immolé tout ce quelle sentait était maintenant la seule qui lui restât. Elle ne savoua pas un tel principe daction mais il agit en lui causant une inconsciente illusion sur elle-même et aboutit à une avarice invétérée. Elle rejeta sur les choses extérieures le blâme du désordre intérieur de son esprit et devint ainsi par degrés une grondeuse accomplie. Elle faisait tous les jours des rondes fréquentes à travers une série dappartements déserts, tous les gens de la maison disparaissant au craquement de son soulier bien plus, au son de sa voix, quon ne saurait comparer à rien de naturel au monde ; car autant la voix féminine accordée par la douceur et la tendresse surpasse tous les autres sons en harmonie, autant elle les dépasse tous en discordance quand elle est portée par la colère et limpatience à un degré daigu contre nature.

 
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