William Olivier Desmond, Voyage à Bangor,
Collection Merveilleux n°24,

éditions Corti, parution 2004.



     Sur les routes de la Nouvelle-Angleterre, Harley-Davidson entre les jambes, le narrateur part en quête du carnet de notes du « Maître ». En chemin, il subit, entre autres avanies, une pluie de crapauds, avant d’atteindre un village qui n’est sur aucune carte. Dans une bibliothèque aux perspectives impossibles, on lui remet un carnet virtuel puis le voilà qui se retrouve dans une grotte, sorte de matrice primitive d’où remontent des souvenirs.
     Commence alors un véritable voyage initiatique sur le modèle de la Divine Comédie de Dante : un passage du Styx, une visite aux enfers, au purgatoire puis au paradis, sa fidèle moto métamorphosée tour à tour en bateau puis en avion. Il aura deux guides pendant ce voyage : Ambrose Bierce (en enfer) puis Cyrano de Bergerac (dans le purgatoire).
Jamais il ne perdra de vue le but de son entreprise improbable : retrouver le carnet et le remettre au « Maître », mais y parviendra-t-il ?
     Ce roman au ton si allègre, si souvent caustique, mais jamais exempt d’émotions, nous entraîne presque malgré nous dans cet autre monde vrai et faux du conte où la littérature – et ses pouvoirs – est finalement la grande héroïne de cette histoire, car le lecteur, une fois la lecture commencée, aura du mal à lâcher ce roman labyrinthique.


     Né en 1939, William Olivier Desmond est le traducteur français de Stephen King. Il a écrit un polar pour la collection dirigée par Robert Pépin au Seuil : L’Encombrant.
     Ce roman, qu’il porte et peaufine depuis de nombreuses années est le premier publié.





     Pourquoi, lorsque la réalité dérape autour de nous, continuons-nous à faire comme si de rien n’était ? Pourquoi négligeons-nous les indices qui s’accumulent sous nos yeux ? Car j’aurais dû me méfier. Le panneau portant la mention « Derry », au carrefour, m’avait paru bizarre. D’un côté on lisait « Derry 35 », de l’autre, « Derry 27 ». La meilleure, la plus large et la plus rectiligne des deux routes était, à en croire cette indication, aussi la plus longue.
M’avait paru bizarre, c’est sans doute exagéré ; j’avais été un peu étonné. Voilà peut-être ce qui explique ma négligence. Si j’avais observé ce panneau de plus près, pourtant, il aurait dû éveiller ma curiosité : la preuve, c’est qu’il est resté dans mon souvenir. Sa taille n’était pas réglementaire. La forme des lettres, pas davantage ; elles étaient un peu plus petites, leur typographie légèrement différente. J’avais même dû m’arrêter et mettre pied à terre pour les déchiffrer.
     Il faut dire que la visibilité n’était pas parfaite. L’avion avait eu du retard, la location de la moto m’avait pris un temps fou, en dépit de tout le mal que je m’étais donné pour la réserver, et je m’étais trompé en quittant Logan, l’aéroport de Boston – parce que je suis radin et que j’avais voulu éviter le tunnel à péage qui rejoint l’autoroute 93. La pénombre, le brouillard, le froid qui commençait à me geler les doigts, un itinéraire apparemment plus court – je fonçai sans hésiter. Panneau bizarre ou pas. D’autant que je n’avais pas réservé de chambre, comptant bien trouver un motel ouvert quelque part. On était en septembre, et la saison touristique, aux États-Unis, se prolongerait au-delà de la fin du mois.
     La grosse Harley-Davidson tournait comme une horloge. Un vrai plaisir. Je ne suis pas un fanatique de cette moto ; par goût, je préfère les japonaises, plus nerveuses. Mais sur ces routes américaines toutes droites, avec leurs sévères limitations de vitesse, la Harley m’allait très bien. Et puis, surtout, c’était la même moto que celle de mon idole ; et quand on a pour idée fixe d’aller rendre visite à son idole, la moindre des choses est d’avoir ce genre de petites attentions.
Il n’était même pas dix-huit heures, et le brouillard s’épaississait de minute en minute, ce qui ne laissait pas de m’inquiéter, tout de même. Depuis que j’avais pris à droite, à la bifurcation, je n’avais pas croisé un seul véhicule, je n’en avais pas rattrapé un seul. Je me rassurai en me disant que les gens avaient dû éviter de circuler à cause du temps – sans doute après avoir écouté les prévisions de la météo – et que du coup, la route était moins dangereuse. Tout le monde me prend pour un casse-cou, parce que je roule en moto. C’est faux. Je suis tout à fait prudent (ce sont les autres qui ne le sont pas, évidemment) et pour preuve, je roulais de plus en plus lentement, afin d’ajuster la distance de freinage de mon engin à la limite de la visibilité. Sans compter que je disposais de tout mon temps. Je n’avais aucun rendez-vous. Je pouvais arriver à Derry quand je voulais. C’était peut-être aussi la fatigue due au décalage horaire. D’après mon organisme, il était environ minuit, et je suis plutôt un couche-tôt. C’est fou, lorsqu’on se sent gagné par une inquiétude vague, indéfinie, le nombre d’explications astucieuses, logiques, banales, que l’on peut y trouver. Astucieuses, logiques ou banales, mais toutes fausses. Je n’avais cependant pas le choix, je devais rouler jusqu’à ce que j’arrive quelque part. Soudain, je me dis que le panneau était sans doute d’un ancien modèle. Rédigé en miles, et non pas en kilomètres. Vingt-sept miles, cela fait… un peu plus de quarante kilomètres. Je commençais à avoir froid, et ma main droite se soudait peu à peu à la poignée des gaz. Je me sentais comme le petit Français qui vient de débarquer en Amérique du Nord quelques heures avant et qui avance en territoire inconnu. Bon, mais Jacques Cartier et quelques millions d’autres l’avaient fait avant moi, et voilà bien longtemps que les Indiens ne scalpent plus personne. Puisqu’il n’y a plus d’Indiens.
     La vue d’une allée privée, signalée par la traditionnelle boîte à lettres (le drapeau baissé, pas de courrier), menant à une maison que me dissimulait le brouillard ou les arbres, sinon les deux, me rassura tout à fait. Puis j’aperçus une deuxième allée, marquée par une barrière noire qui faisait bien cinquante centimètres de haut – un obstacle pour teckel arthritique – et une troisième. J’arrivais sans doute dans un patelin, mais je n’avais vu encore aucun panneau proclamant qu’on se trouvait dans la capitale de la courgette ou autres excentricités comme les aiment les Américains. D’autant plus étonnant que plus un bled est insignifiant, en Amérique du Nord, plus les habitants estiment indispensable de nous en vanter les charmes et les particularités ; les chefs-d’œuvre du genre, à mon avis, sont Squovodageg, ville des gens heureux, où la moitié des maisons était abandonnée et l’autre moitié aurait dû l’être, et L’Avenir, ville fantôme du Québec, en Gaspésie, la chose la plus déprimante qu’on puisse imaginer : tous ces gens pleins d’espoir qui, au dix-neuvième siècle, étaient venus fonder une nouvelle communauté, et lui avaient donné le plus optimiste des noms… Il y eut une ligne droite, puis un virage à gauche, un autre à droite ; je venais de franchir une sorte de col et la route redescendait, tandis que le brouillard se dissipait. J’eus un sourire indulgent (on a tous tendance à l’être pour soi-même, non ?), sous mon casque, en pensant à mon début de frayeur. Une charmante bourgade s’étendait au bas de la côte ; la vallée était orientée à l’ouest et allait en s’élargissant, si bien que les derniers rayons du couchant venaient l’illuminer comme une oasis dans Les Mille et une Nuits. Le panneau était là, à ma droite. À contre-jour, et je dus presque m’arrêter pour le déchiffrer. saule. Tiens, un nom français. On en trouve un certain nombre en Nouvelle- Angleterre, à commencer par celui de l’Etat du Maine, où je devais me rendre après ce crochet par Derry.
     La rue principale s’appelait évidemment Main Street ; elle ne faisait que prolonger la route qui traversait le patelin. De près, celui-ci perdait un peu du charme mystique que lui avait conféré le coucher du soleil, depuis la hauteur. Les maisons n’étaient pas très bien entretenues ; leur peinture s’écaillait, les pelouses étaient soit roussies, soit envahies de mauvaises herbes ; les voitures, dans les allées, sans être des antiquités, n’étaient plus de la première jeunesse, avec leur carrosserie souvent cabossée et piquée de rouille.
     Deux choses me frappèrent, tandis que je m’arrêtais devant ce qui était par définition le principal commerce du coin, l’inévitable magasin général. La première était la présence de volets, de solides volets en bois plein, à toutes les fenêtres, même les plus minuscules – genre fenestron des toilettes. Or les volets sont soit inconnus, dans les petites villes américaines, soit des ornements folkloriques pour faire européen – parfois même collés au mur et nullement destinés à être fermés. La deuxième, que je n’avais vu aucune de ces publicités qui font autant partie du paysage américain que si elles poussaient du sol, pour annoncer la présence d’un motel au nom ronflant. Magasin général de Saule, annonçait l’enseigne, complétée d’un panonceau bleu signalant que le local faisait aussi office de bureau de poste.
     Après avoir coupé le contact et enlevé mon casque, je devins conscient d’un bruit de coups de marteau, en provenance de l’autre côté de la rue, et je tournai machinalement la tête. Juché sur le toit de sa maison, un homme plus tout jeune, mais sec et noueux, clouait une grosse planche devant une sorte de lucarne – un « chien assis » bâtard, si je puis dire. Sans doute un carreau était-il cassé, et condamnait-il cette fenêtre en attendant de le changer ? Mon attention avait d’autant plus été attirée par ce charpentier amateur que son activité était la seule à animer la rue. Quelques véhicules miteux, dont deux pick-up, étaient garés çà et là, et il n’y avait pas un piéton en vue.
     Sur le porche qui précédait le magasin, je vis un rocking chair – une chaise berçante, comme disent si joliment les Québécois – qui devait bien dater de la colonisation, avec son tressage remplacé ici et là par de la ficelle. Un journal froissé était posé dessus.
La porte du magasin racla bruyamment le plancher quand je la poussai. Pas besoin de sonnette, ici, pour annoncer le chaland. Il me fallut quelques instants pour comprendre la scène au milieu de laquelle je tombai alors. Trois têtes se tournèrent vers moi. La première était celle d’une femme maigrichonne, d’âge moyen et mal fagotée qui, derrière le comptoir, tenait un téléphone à son oreille et semblait écouter tout en m’observant, sourcils froncés. La deuxième appartenait à un très vieil homme qui était plus ou moins allongé sur des ballots, sacs de semences et d’engrais sans doute destinés aux agriculteurs du coin. Le vieillard respirait laborieusement ; il râlait, à vrai dire, et je crus bien reconnaître ce que trahissait ce bruit douloureux et âpre. Il paraissait conscient, cependant, puisqu’il avait regardé vers moi, tout comme la grande femme à cheveux gris d’une soixantaine d’années qui se penchait sur lui, un linge à la main. Un instant, tout le monde resta figé, moi le premier : j’avais l’impression d’être un intrus, presque un voyeur ; en même temps, je ne m’imaginais pas faisant demi-tour. Puis le vieil homme tenta de se hisser sur un coude sans y parvenir et dit : « Le rituel… il faut – »
     Il n’alla pas plus loin. Sa tête retomba sur les sacs et il ne bougea plus. La femme qui s’occupait de lui chercha le pouls au cou décharné du vieil homme, puis se pencha un peu plus pour poser une oreille contre sa poitrine.
     « Je crois qu’il est mort », dit-elle en se redressant.



    Hell’s angel : un entretien William Olivier Desmond - Benoît Broyart, Le Matricule des Anges, septembre 2004.
   Curieux roman et grande réussite que ce Voyage à Bangor. Sur les traces de Stephen King, dont il est l’un des traducteurs, en reprenant le rythme de la Divine Comédie, William Olivier Desmond plonge son lecteur dans un monde inédit. Un enchantement.

     À soixante-cinq ans, William Olivier Desmond publie un presque premier roman, après une parodie de polar (L’encombrant) sortie au Seuil en 2000. Il aura fallu près de trente ans à ce traducteur très actif (plus de 170 traductions et un large éventail de voix, de Stephen King à Robert O. Paxton) pour concevoir un texte d’une originalité rare, dans lequel on voit un motocycliste partir pour un voyage hors de la réalité au guidon de sa Harley. Difficile aujourd’hui, pour un auteur français, de célébrer avec autant de conviction et de ferveur la fiction et le rêve. Accueilli au sein de la collection Merveilleux des éditions Corti, qui mêle avec bonheur de nombreux classiques et quelques contemporains, Desmond trouve une place plus que légitime parmi les conteurs d’histoires.

     Le narrateur effectue son voyage en Nouvelle-Angleterre. Bangor n’est-il pas un village situé à Belle-île en mer ? Pourquoi ce titre ?

Bangor est également la capitale de l’état américain du Maine. C’est là qu’habite Stephen King. Ce dernier est la personne que le narrateur cherche à aller voir, comme beaucoup de fans de cet auteur. Sa destination est Bangor, tout simplement.

     Existe-t-il une logique du merveilleux, des codes propres à ce genre littéraire ? Ou pensez-vous évoluer dans un espace narratif où tout serait permis ?

     Il ne peut pas y avoir d’espace narratif où tout est permis. Dans la science-fiction, comme dans le merveilleux, on invente un monde. Mais il faut qu’il possède sa logique interne, même si cette dernière n’a aucun rapport avec celle que nous connaissons dans notre quotidien. Il faut une cohérence. Le merveilleux a besoin de cette cohérence pour fonctionner. Sans cela, le récit devient illisible. Je m’appuie, dans Voyage à Bangor, sur un mythe ancien de notre culture. Celui de la division du monde d’après la vie en enfer, purgatoire et paradis. Division chrétienne employée par Dante dans la Divine Comédie. Le narrateur parle à la première personne et visite ses enfers. En ce sens, on peut dire que j’ai copié Dante mais cela s’arrête là. D’abord, je n’ai pas la même vision que lui de ces trois royaumes du fantastique. De plus, je les situe dans un contexte contemporain, celui que je connais. Un écrivain doit appuyer son monde sur des choses qu’il a connues, vécues, pour lui donner un réalisme, au fond. Le lecteur de fantastique, au moins le temps de sa lecture, croit à l’histoire. Elle doit lui paraître authentique. Il faut qu’il puisse se mettre à la place du narrateur.
     Mon narrateur se présentait d’abord comme le traducteur de King, ce que je suis. Je me suis aperçu que cela manquait de distance. C’est pourquoi j’ai rapidement créé un narrateur qui est un simple fan de Stephen King. Ce que je ne suis pas, d’ailleurs.

     Vous multipliez les climats. Le lecteur a la sensation de faire sans cesse des allers-retours entre le cauchemar, le rêve et la réalité. Ces ruptures rythment le récit et captent l’attention du lecteur. Existe-t-il une notion d’efficacité du roman ? Quelles en sont les manifestations à l’intérieur de votre texte ?

     Ce sont des questions qu’un auteur n’a pas à se poser. Elles sont paralysantes. Le livre risquerait de perdre sa spontanéité. Je n’ai pas de plan lorsque je travaille. C’est pour cette raison que l’écriture de ce roman m’a demandé tant de temps. J’avais différents éléments, c’était un peu épars. Que les critiques littéraires ou ceux qui s’intéressent à la structure narrative s’amusent à déceler des choses qui sont probablement vraies, en plus, très bien. Mais pour moi, ce serait complètement paralysant d’écrire en ayant à l’esprit qu’il faut une pause ou une accélération à tel ou tel moment. Cela se fait naturellement.

     C’était une simple impression de lecture…

     J’en suis ravi. J’ai essayé de la vivre, cette aventure. Qu’est-ce qui se passerait si… ? J’aurais eu des moments de fatigue… Je ne pouvais pas créer un personnage vivant à cent à l’heure comme dans certains films de karaté. Pour moi, ce genre de films est beaucoup moins réaliste que mon roman. Les types qui passent leur temps à se battre sans être fatigués et n’ont jamais envie de pisser, je trouve cela irréaliste. Cette alternance de plages de calme, d’accélérations puis de moments de délire, cela m’est venu spontanément. C’est un rythme biologique, en fait.

     Vous êtes, entre autres, le traducteur français de Stephen King. Cette fonction de passeur influe-t-elle sur votre travail d’écrivain. Y a-t-il une porosité entre vos deux univers ?

     Un traducteur qui a 175 traductions derrière lui, signées et publiées, développe une technique d’écriture qui lui permet de faire un peu ce qu’il veut. Je m’en sers. De là à parler de porosité, non. Quand je traduis, je me mets à la disposition d’un écrivain, dans le rôle d’un acteur qui endosse un personnage, à cette différence importante près que c’est bien plus compliqué pour un traducteur parce qu’il est également l’auteur. En effet, il faut utiliser le regard de l’écrivain d’origine et, en même temps, essayer de comprendre les personnages. Ce sont des choses qu’il faut sentir. Quand je traduis, je joue des rôles tout en sachant que je reste moi. Quand j’écris, je n’ai pas le fantôme de l’auteur par-dessus mon épaule. Pour la traduction, il faut aussi être critique. L’auteur peut placer dans son ouvrage des éléments dont il n’a pas conscience. Les grands ouvrages se nourrissent de cela. Quand vous êtes traducteur, vous ne devez pas expliciter ces choses-là. Il faut les traduire de telle sorte que le lecteur puisse les deviner sans qu’elles soient dites. La bonne traduction, c’est quand on a rendu le texte et le contexte.

     On se pose forcément la question du rapport entre vos deux univers puisque vous placez King dans votre roman.

     J’ai traduit quinze ou seize de ses livres, probablement quelques-uns de ses meilleurs : Cœurs perdus en Atlantide, Bazaar ou Ça sont des ouvrages majeurs de sa production. Je pense aussi à Rose Madder ou à Sac d’os. Je suis assez critique vis-à-vis de King. Par moments, comme tous les traducteurs, je suis dans la situation du valet qui vide les pots de chambre. À force de rentrer dans le texte, le traducteur en voit les ficelles. Et il y en a toujours. Un livre, c’est un montage, du théâtre, une scène. Il y a un décor mais il est en carton. En même temps, tout l’art de la mise en scène est de rendre cela crédible. Il existe donc des ficelles. Le problème est que ces dernières sont plus ou moins astucieuses, plus ou moins bien dissimulées. Ce sont des choses que le lecteur ne voit pas forcément. S’il s’agit d’un bon livre, il est emporté par le récit. L’une des qualités de King est de savoir raconter une histoire qui vous prend en haleine. On peut le critiquer mais là-dessus, il fait partie des champions. C’est un conteur. Parfois, il n’est pas assez styliste. Entre les deux extrêmes que sont le conteur et le styliste, il y a une large gamme de possibilités. On n’est jamais tout à fait conteur ou tout à fait styliste. On tomberait dans l’impossibilité de lire dans les deux cas. Par moments, je trouve son écriture un peu relâchée. C’est un graphomane, un type qui écrit convulsivement. Il a peut-être parfois écrit un peu trop vite mais il a tellement de talent que tout cela passe. Le traducteur voit ce genre de défaut. Mais il faut essayer de voir uniquement le type qui a su vous raconter des histoires invraisemblables et vous les faire croire. J’ai traduit un certain nombre de ses textes, dont deux recueils de nouvelles. Cette capacité à concevoir des nouvelles remarquables est d’ailleurs étonnante chez un type qui écrit des pavés.
Puisque King est un auteur de fantastique, je me suis servi de ce prétexte pour envoyer le narrateur de Voyage à Bangor dans un univers parallèle, merveilleux via les histoires de Stephen King. Ce voyage pour aller rencontrer celui qu’il nomme le maître dans le livre commence par des dérapages dans des histoires de King. En ce sens, il s’agit d’un roman à clés puisqu’il contient des allusions à un certain nombre de romans ou à des nouvelles de King. Au début du livre, avec l’histoire des crapauds, j’envoie directement le personnage dans un village inventé par l’auteur américain. Et comme le narrateur connaît bien l’écrivain, il reste sur ses gardes. Il réussit à éviter les pièges que lui tendent ces histoires parce qu’il est averti. Il les connaît déjà.

     Votre motocycliste rencontre Ambrose Bierce, Cyrano de Bergerac. Il évolue dans un univers rempli de références littéraires ou mythiques. Peut-on considérer aussi ce voyage comme un recyclage de vos propres lectures ?

     Je n’aime pas le terme de recyclage. Et il ne s’agit pas uniquement de mes lectures mais plutôt des différents univers avec lesquels j’ai été en contact et qui m’ont marqué. Dans Voyage à Bangor, je fais allusion à très peu de textes. J’évoque Ambrose Bierce et Cyrano de Bergerac. Il y a également une allusion à Borges.
Tout cela est venu spontanément. J’ai créé des passerelles plus ou moins souterraines. Mais ce que j’espère, c’est qu’on peut lire ce roman avec beaucoup de plaisir sans prendre conscience de la moitié de ces trucs.

     Une écriture qui s’étale sur trente ans. Pouvez-vous donner quelques grandes étapes ?

     Mon projet remonte à 1975. J’ai trouvé qu’on pouvait faire un parallèle fantastique — c’était extrêmement excitant comme idée — entre un voyage enfer-purgatoire-paradis et les éléments de la matière : la terre, l’eau, l’air et le feu. Superposer le cycle matériel des alchimistes et le grand mythe chrétien de l’au-delà. Ce que j’ai volé à Dante, c’est l’idée du guide. Même si ce n’est pas le même genre de guide. J’ai choisi un des écrivains américains les plus iconoclastes que l’on puisse imaginer et un écrivain français, ensuite, qui n’est ni Hugo, ni Racine. En même temps, Cyrano de Bergerac est un personnage attachant. Très honnêtement, je trouve qu’il y a trop de règlements de compte liés à l’histoire de Florence dans la Divine Comédie. Je ne peux pas dire que ce livre m’enchante. Dans son enfer, Dante met les gens qu’il détestait. Je n’ai pas la même démarche.
     Le premier texte qui m’est venu à l’esprit est le passage dans le boyau souterrain. Je pense que cela relève de l’inconscient. J’ai fait très longtemps des rêves d’enferment dans un boyau, dans un endroit sombre. Je pense que nous avons de vrais souvenirs de notre vie intra-utérine. C’est un des passages les plus forts du livre, à mon avis.

     Vous faites aussi souvent preuve d’humour, d’autodérision. C’est assez rare dans ce type de romans.

     Mon personnage ne se prend à aucun moment au sérieux. Nous sommes tous poussés à la folie car nous savons que nous allons mourir. C’est insupportable. Alors on crée des subterfuges. On se raconte des histoires constamment. Certaines personnes se racontent des histoires qui cadrent bien avec la vie ; c’est pourquoi ils sont doués pour la vie. Mon personnage est très réaliste. Il lui arrive des choses invraisemblables mais il les vit en réaliste. C’est pourquoi il ne peut s’empêcher parfois d’avoir une réaction d’humour. C’est un ingrédient indispensable. Une façon de résister à la folie. Je ne me considère pas comme un humoriste mais cela fait partie de mon arsenal.

 
    Jean-Pierre Dufreigne, Le Figaro, 14 octobre 2004
    William Olivier Desmond [se] lance dans une curieuse aventure avec un stylo et une Harley-Davidson. Une randonnée entre Boston et Bangor, au pays de King. Dont le nom n'est jamais prononcé. Or, le pays du Maître sans nom, comme celui de la susnommée Alice, ne répond à aucune géographie. Son Etat du Maine est plus un itinéraire du mal qu'une vraie carte routière. On va donc croiser avec notre chevaucheur de Harley (King en posséda une longtemps), Derry, la ville de l'horreur de Ça, Castle Rock, celle des premiers romans et de Bazaar où le diable tient étal (une visite s'imposait), le chien de Cujo, les crapauds carnivores de La Saison des pluies, et les sinistres Langoliers qui font le ménage dans le passé et l'espace-temps.
    Desmond, malicieusement, transporte dans ce Maine, l'entonnoir de l'Enfer de Dante et son Purgatoire. Il a pour guide d'abord Ambrose Bierce, maître de la nouvelle cruelle, livrant au passage la vérité sur sa disparition non élucidée durant la révolution mexicaine, puis notre Cyrano de Bergerac, précurseur de la science-fiction avec ses Etats et Empires du Soleil.
    On mesure à quel jeu fictionnel se livre Desmond, pour le plaisir. Car, ayant traduit bien des romans du Maître, sa plume prend le ton King (ne négligeant pas au passage ses imperfections qu'on met souvent sur le compte de... la traduction) pour nous conter la quête d'un carnet perdu par le Maître et qui renferme des notes pour un roman qui serait sans doute celui qu'on lit et qu'il n'écrira pas.


 
    Frédérique Roussel, King Size, Libération du 28 ocotobre 2004.
    Une Harley-Davidson roule sur la nationale 93, dans le New Hampshire. Le conducteur et narrateur est à la recherche du «maître». Rapidement, rien ne va plus. Dans un village lugubre, une pluie de crapauds carnivores s'abat sur l'équipage. Premier déboire surnaturel de Voyage à Bangor de William Olivier Desmond, qui a traduit seize livres de Stephen King. Le savoir peut permettre de décrypter les avanies subies par son héros. Ainsi de ce déluge batracien qui tombe déjà sur le Willow de la Saison des pluies, une nouvelle de l'écrivain américain. Il faut connaître son oeuvre sur le bout des doigts pour saisir tous les clins d'oeil. C'est vital pour le narrateur que la connaissance des pièges tordus des fictions de King tirera des situations les plus délicates. Stephen King est aussi, mais son nom ne sera jamais écrit, le fameux maître qui vit à Bangor dans le Maine vers lequel roule la Harley. Desmond ne l'imite pas et ne lui voue pas une admiration inconditionnelle : «Il a contribué à ouvrir les portes de mon propre imaginaire. Il part de la réalité très concrète, puis donne tout d'un coup un nom de route qui n'existe pas.»
     En dehors de cette ombre qui plane sur le roman, du panneau indicateur chimérique et du patelin qui n'existe sur aucune carte, le lecteur entre dans l'univers de Desmond où il croise une galerie de personnages familiers. Quand le narrateur pénètre dans une bibliothèque, c'est une labyrinthèque aux perspectives impossibles, à la Borges. «Quelqu'un l'avait visité, jadis. Il en avait perdu la vue.» Notre visiteur sera attiré par une édition de la Divine comédie illustrée de dessins de Botticelli, éditée à Venise en 1526, par le Voyage dans les Etats et Empires du Soleil et de la Lune de Cyrano de Bergerac et par les oeuvres complètes d'Ambrose Bierce. Un voyage initiatique ne fait que commencer, du Styx aux enfers, du purgatoire au paradis, sur le modèle de la Divine Comédie. Desmond le double d'une traversée fantastique des quatre éléments, terre, eau, air et feu, «une idée que je portais depuis près de trente ans» . La Harley se transformera, à volonté, en engin volant ou en embarcation.
     À la sortie d'une grotte, un boyau poisseux qui embaume la gelée de coings et la matrice originelle, le narrateur débouche sur un fleuve et sur Ambrose Bierce, son premier guide, en enfer. «C'est un prosateur cynique que j'apprécie beaucoup. Je le fais mourir comme lui est mort.» Ce sera ensuite le tour d'un attachant Cyrano de Bergerac, compagnon d'un purgatoire où le sommeil et la sexualité n'existent plus. Ni la vaisselle, définitivement réglée par un ordinateur, qui fournit aussi à la demande du Petrus 82. Entre-temps, le narrateur aura été violé par des Banshees irlandaises, écouté un conteur arabe et fui sur le fil une île où l'on est condamné à écouter du rock pour l'éternité. Tout ça paraît très fatigant. En fait, Desmond installe le lecteur dans l'état comateux entre le rêve et le réveil.
     Son roman brasse toutes les strates intimes, historiques et mythologiques, réminiscences odorantes et visuelles, images d'un départ vers les camps de la mort, fantômes des bourreaux de l'histoire, dérision des attachements terrestres. On est englué dans un allègre labyrinthe, tellement plus stylisé que King, où l'issue est d'aller jusqu'au bout.








William Olivier Desmond
Voyage à Bangor

20 août 2004
ISBN : 2-7143-0874-0

18 euros

Collection Merveilleux
N°24