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William Olivier Desmond, Voyage à Bangor,
Collection Merveilleux n°24,
éditions Corti, parution 2004.
Sur les routes de la Nouvelle-Angleterre, Harley-Davidson entre les jambes, le narrateur part en quête du carnet de notes du « Maître ». En chemin, il subit, entre autres avanies, une pluie de crapauds, avant datteindre un village qui nest sur aucune carte. Dans une bibliothèque aux perspectives impossibles, on lui remet un carnet virtuel puis le voilà qui se retrouve dans une grotte, sorte de matrice primitive doù remontent des souvenirs.
Commence alors un véritable voyage initiatique sur le modèle de la Divine Comédie de Dante : un passage du Styx, une visite aux enfers, au purgatoire puis au paradis, sa fidèle moto métamorphosée tour à tour en bateau puis en avion. Il aura deux guides pendant ce voyage : Ambrose Bierce (en enfer) puis Cyrano de Bergerac (dans le purgatoire).
Jamais il ne perdra de vue le but de son entreprise improbable : retrouver le carnet et le remettre au « Maître », mais y parviendra-t-il ?
Ce roman au ton si allègre, si souvent caustique, mais jamais exempt démotions, nous entraîne presque malgré nous dans cet autre monde vrai et faux du conte où la littérature et ses pouvoirs est finalement la grande héroïne de cette histoire, car le lecteur, une fois la lecture commencée, aura du mal à lâcher ce roman labyrinthique.
Né en 1939, William Olivier Desmond est le traducteur français de Stephen King. Il a écrit un polar pour la collection dirigée par Robert Pépin au Seuil : LEncombrant.
Ce roman, quil porte et peaufine depuis de nombreuses années est le premier publié.

Pourquoi, lorsque la réalité dérape autour de nous, continuons-nous à faire comme si de rien nétait ? Pourquoi négligeons-nous les indices qui saccumulent sous nos yeux ? Car jaurais dû me méfier. Le panneau portant la mention « Derry », au carrefour, mavait paru bizarre. Dun côté on lisait « Derry 35 », de lautre, « Derry 27 ». La meilleure, la plus large et la plus rectiligne des deux routes était, à en croire cette indication, aussi la plus longue.
Mavait paru bizarre, cest sans doute exagéré ; javais été un peu étonné. Voilà peut-être ce qui explique ma négligence. Si javais observé ce panneau de plus près, pourtant, il aurait dû éveiller ma curiosité : la preuve, cest quil est resté dans mon souvenir. Sa taille nétait pas réglementaire. La forme des lettres, pas davantage ; elles étaient un peu plus petites, leur typographie légèrement différente. Javais même dû marrêter et mettre pied à terre pour les déchiffrer.
Il faut dire que la visibilité nétait pas parfaite. Lavion avait eu du retard, la location de la moto mavait pris un temps fou, en dépit de tout le mal que je métais donné pour la réserver, et je métais trompé en quittant Logan, laéroport de Boston parce que je suis radin et que javais voulu éviter le tunnel à péage qui rejoint lautoroute 93. La pénombre, le brouillard, le froid qui commençait à me geler les doigts, un itinéraire apparemment plus court je fonçai sans hésiter. Panneau bizarre ou pas. Dautant que je navais pas réservé de chambre, comptant bien trouver un motel ouvert quelque part. On était en septembre, et la saison touristique, aux États-Unis, se prolongerait au-delà de la fin du mois.
La grosse Harley-Davidson tournait comme une horloge. Un vrai plaisir. Je ne suis pas un fanatique de cette moto ; par goût, je préfère les japonaises, plus nerveuses. Mais sur ces routes américaines toutes droites, avec leurs sévères limitations de vitesse, la Harley mallait très bien. Et puis, surtout, cétait la même moto que celle de mon idole ; et quand on a pour idée fixe daller rendre visite à son idole, la moindre des choses est davoir ce genre de petites attentions.
Il nétait même pas dix-huit heures, et le brouillard sépaississait de minute en minute, ce qui ne laissait pas de minquiéter, tout de même. Depuis que javais pris à droite, à la bifurcation, je navais pas croisé un seul véhicule, je nen avais pas rattrapé un seul. Je me rassurai en me disant que les gens avaient dû éviter de circuler à cause du temps sans doute après avoir écouté les prévisions de la météo et que du coup, la route était moins dangereuse. Tout le monde me prend pour un casse-cou, parce que je roule en moto. Cest faux. Je suis tout à fait prudent (ce sont les autres qui ne le sont pas, évidemment) et pour preuve, je roulais de plus en plus lentement, afin dajuster la distance de freinage de mon engin à la limite de la visibilité. Sans compter que je disposais de tout mon temps. Je navais aucun rendez-vous. Je pouvais arriver à Derry quand je voulais. Cétait peut-être aussi la fatigue due au décalage horaire. Daprès mon organisme, il était environ minuit, et je suis plutôt un couche-tôt. Cest fou, lorsquon se sent gagné par une inquiétude vague, indéfinie, le nombre dexplications astucieuses, logiques, banales, que lon peut y trouver. Astucieuses, logiques ou banales, mais toutes fausses. Je navais cependant pas le choix, je devais rouler jusquà ce que jarrive quelque part. Soudain, je me dis que le panneau était sans doute dun ancien modèle. Rédigé en miles, et non pas en kilomètres. Vingt-sept miles, cela fait
un peu plus de quarante kilomètres. Je commençais à avoir froid, et ma main droite se soudait peu à peu à la poignée des gaz. Je me sentais comme le petit Français qui vient de débarquer en Amérique du Nord quelques heures avant et qui avance en territoire inconnu. Bon, mais Jacques Cartier et quelques millions dautres lavaient fait avant moi, et voilà bien longtemps que les Indiens ne scalpent plus personne. Puisquil ny a plus dIndiens.
La vue dune allée privée, signalée par la traditionnelle boîte à lettres (le drapeau baissé, pas de courrier), menant à une maison que me dissimulait le brouillard ou les arbres, sinon les deux, me rassura tout à fait. Puis japerçus une deuxième allée, marquée par une barrière noire qui faisait bien cinquante centimètres de haut un obstacle pour teckel arthritique et une troisième. Jarrivais sans doute dans un patelin, mais je navais vu encore aucun panneau proclamant quon se trouvait dans la capitale de la courgette ou autres excentricités comme les aiment les Américains. Dautant plus étonnant que plus un bled est insignifiant, en Amérique du Nord, plus les habitants estiment indispensable de nous en vanter les charmes et les particularités ; les chefs-duvre du genre, à mon avis, sont Squovodageg, ville des gens heureux, où la moitié des maisons était abandonnée et lautre moitié aurait dû lêtre, et LAvenir, ville fantôme du Québec, en Gaspésie, la chose la plus déprimante quon puisse imaginer : tous ces gens pleins despoir qui, au dix-neuvième siècle, étaient venus fonder une nouvelle communauté, et lui avaient donné le plus optimiste des noms
Il y eut une ligne droite, puis un virage à gauche, un autre à droite ; je venais de franchir une sorte de col et la route redescendait, tandis que le brouillard se dissipait. Jeus un sourire indulgent (on a tous tendance à lêtre pour soi-même, non ?), sous mon casque, en pensant à mon début de frayeur. Une charmante bourgade sétendait au bas de la côte ; la vallée était orientée à louest et allait en sélargissant, si bien que les derniers rayons du couchant venaient lilluminer comme une oasis dans Les Mille et une Nuits. Le panneau était là, à ma droite. À contre-jour, et je dus presque marrêter pour le déchiffrer. saule. Tiens, un nom français. On en trouve un certain nombre en Nouvelle- Angleterre, à commencer par celui de lEtat du Maine, où je devais me rendre après ce crochet par Derry.
La rue principale sappelait évidemment Main Street ; elle ne faisait que prolonger la route qui traversait le patelin. De près, celui-ci perdait un peu du charme mystique que lui avait conféré le coucher du soleil, depuis la hauteur. Les maisons nétaient pas très bien entretenues ; leur peinture sécaillait, les pelouses étaient soit roussies, soit envahies de mauvaises herbes ; les voitures, dans les allées, sans être des antiquités, nétaient plus de la première jeunesse, avec leur carrosserie souvent cabossée et piquée de rouille.
Deux choses me frappèrent, tandis que je marrêtais devant ce qui était par définition le principal commerce du coin, linévitable magasin général. La première était la présence de volets, de solides volets en bois plein, à toutes les fenêtres, même les plus minuscules genre fenestron des toilettes. Or les volets sont soit inconnus, dans les petites villes américaines, soit des ornements folkloriques pour faire européen parfois même collés au mur et nullement destinés à être fermés. La deuxième, que je navais vu aucune de ces publicités qui font autant partie du paysage américain que si elles poussaient du sol, pour annoncer la présence dun motel au nom ronflant. Magasin général de Saule, annonçait lenseigne, complétée dun panonceau bleu signalant que le local faisait aussi office de bureau de poste.
Après avoir coupé le contact et enlevé mon casque, je devins conscient dun bruit de coups de marteau, en provenance de lautre côté de la rue, et je tournai machinalement la tête. Juché sur le toit de sa maison, un homme plus tout jeune, mais sec et noueux, clouait une grosse planche devant une sorte de lucarne un « chien assis » bâtard, si je puis dire. Sans doute un carreau était-il cassé, et condamnait-il cette fenêtre en attendant de le changer ? Mon attention avait dautant plus été attirée par ce charpentier amateur que son activité était la seule à animer la rue. Quelques véhicules miteux, dont deux pick-up, étaient garés çà et là, et il ny avait pas un piéton en vue.
Sur le porche qui précédait le magasin, je vis un rocking chair une chaise berçante, comme disent si joliment les Québécois qui devait bien dater de la colonisation, avec son tressage remplacé ici et là par de la ficelle. Un journal froissé était posé dessus.
La porte du magasin racla bruyamment le plancher quand je la poussai. Pas besoin de sonnette, ici, pour annoncer le chaland. Il me fallut quelques instants pour comprendre la scène au milieu de laquelle je tombai alors. Trois têtes se tournèrent vers moi. La première était celle dune femme maigrichonne, dâge moyen et mal fagotée qui, derrière le comptoir, tenait un téléphone à son oreille et semblait écouter tout en mobservant, sourcils froncés. La deuxième appartenait à un très vieil homme qui était plus ou moins allongé sur des ballots, sacs de semences et dengrais sans doute destinés aux agriculteurs du coin. Le vieillard respirait laborieusement ; il râlait, à vrai dire, et je crus bien reconnaître ce que trahissait ce bruit douloureux et âpre. Il paraissait conscient, cependant, puisquil avait regardé vers moi, tout comme la grande femme à cheveux gris dune soixantaine dannées qui se penchait sur lui, un linge à la main. Un instant, tout le monde resta figé, moi le premier : javais limpression dêtre un intrus, presque un voyeur ; en même temps, je ne mimaginais pas faisant demi-tour. Puis le vieil homme tenta de se hisser sur un coude sans y parvenir et dit : « Le rituel
il faut »
Il nalla pas plus loin. Sa tête retomba sur les sacs et il ne bougea plus. La femme qui soccupait de lui chercha le pouls au cou décharné du vieil homme, puis se pencha un peu plus pour poser une oreille contre sa poitrine.
« Je crois quil est mort », dit-elle en se redressant.

Hells angel : un entretien William Olivier Desmond - Benoît Broyart, Le Matricule des Anges, septembre 2004.
Curieux roman et grande réussite que ce Voyage à Bangor. Sur les traces de Stephen King, dont il est lun des traducteurs, en reprenant le rythme de la Divine Comédie, William Olivier Desmond plonge son lecteur dans un monde inédit. Un enchantement.
À soixante-cinq ans, William Olivier Desmond publie un presque premier roman, après une parodie de polar (Lencombrant) sortie au Seuil en 2000. Il aura fallu près de trente ans à ce traducteur très actif (plus de 170 traductions et un large éventail de voix, de Stephen King à Robert O. Paxton) pour concevoir un texte dune originalité rare, dans lequel on voit un motocycliste partir pour un voyage hors de la réalité au guidon de sa Harley. Difficile aujourdhui, pour un auteur français, de célébrer avec autant de conviction et de ferveur la fiction et le rêve. Accueilli au sein de la collection Merveilleux des éditions Corti, qui mêle avec bonheur de nombreux classiques et quelques contemporains, Desmond trouve une place plus que légitime parmi les conteurs dhistoires.
Le narrateur effectue son voyage en Nouvelle-Angleterre. Bangor nest-il pas un village situé à Belle-île en mer ? Pourquoi ce titre ?
Bangor est également la capitale de létat américain du Maine. Cest là quhabite Stephen King. Ce dernier est la personne que le narrateur cherche à aller voir, comme beaucoup de fans de cet auteur. Sa destination est Bangor, tout simplement.
Existe-t-il une logique du merveilleux, des codes propres à ce genre littéraire ? Ou pensez-vous évoluer dans un espace narratif où tout serait permis ?
Il ne peut pas y avoir despace narratif où tout est permis. Dans la science-fiction, comme dans le merveilleux, on invente un monde. Mais il faut quil possède sa logique interne, même si cette dernière na aucun rapport avec celle que nous connaissons dans notre quotidien. Il faut une cohérence. Le merveilleux a besoin de cette cohérence pour fonctionner. Sans cela, le récit devient illisible. Je mappuie, dans Voyage à Bangor, sur un mythe ancien de notre culture. Celui de la division du monde daprès la vie en enfer, purgatoire et paradis. Division chrétienne employée par Dante dans la Divine Comédie. Le narrateur parle à la première personne et visite ses enfers. En ce sens, on peut dire que jai copié Dante mais cela sarrête là. Dabord, je nai pas la même vision que lui de ces trois royaumes du fantastique. De plus, je les situe dans un contexte contemporain, celui que je connais. Un écrivain doit appuyer son monde sur des choses quil a connues, vécues, pour lui donner un réalisme, au fond. Le lecteur de fantastique, au moins le temps de sa lecture, croit à lhistoire. Elle doit lui paraître authentique. Il faut quil puisse se mettre à la place du narrateur.
Mon narrateur se présentait dabord comme le traducteur de King, ce que je suis. Je me suis aperçu que cela manquait de distance. Cest pourquoi jai rapidement créé un narrateur qui est un simple fan de Stephen King. Ce que je ne suis pas, dailleurs.
Vous multipliez les climats. Le lecteur a la sensation de faire sans cesse des allers-retours entre le cauchemar, le rêve et la réalité. Ces ruptures rythment le récit et captent lattention du lecteur. Existe-t-il une notion defficacité du roman ? Quelles en sont les manifestations à lintérieur de votre texte ?
Ce sont des questions quun auteur na pas à se poser. Elles sont paralysantes. Le livre risquerait de perdre sa spontanéité. Je nai pas de plan lorsque je travaille. Cest pour cette raison que lécriture de ce roman ma demandé tant de temps. Javais différents éléments, cétait un peu épars. Que les critiques littéraires ou ceux qui sintéressent à la structure narrative samusent à déceler des choses qui sont probablement vraies, en plus, très bien. Mais pour moi, ce serait complètement paralysant décrire en ayant à lesprit quil faut une pause ou une accélération à tel ou tel moment. Cela se fait naturellement.
Cétait une simple impression de lecture
Jen suis ravi. Jai essayé de la vivre, cette aventure. Quest-ce qui se passerait si
? Jaurais eu des moments de fatigue
Je ne pouvais pas créer un personnage vivant à cent à lheure comme dans certains films de karaté. Pour moi, ce genre de films est beaucoup moins réaliste que mon roman. Les types qui passent leur temps à se battre sans être fatigués et nont jamais envie de pisser, je trouve cela irréaliste. Cette alternance de plages de calme, daccélérations puis de moments de délire, cela mest venu spontanément. Cest un rythme biologique, en fait.
Vous êtes, entre autres, le traducteur français de Stephen King. Cette fonction de passeur influe-t-elle sur votre travail décrivain. Y a-t-il une porosité entre vos deux univers ?
Un traducteur qui a 175 traductions derrière lui, signées et publiées, développe une technique décriture qui lui permet de faire un peu ce quil veut. Je men sers. De là à parler de porosité, non. Quand je traduis, je me mets à la disposition dun écrivain, dans le rôle dun acteur qui endosse un personnage, à cette différence importante près que cest bien plus compliqué pour un traducteur parce quil est également lauteur. En effet, il faut utiliser le regard de lécrivain dorigine et, en même temps, essayer de comprendre les personnages. Ce sont des choses quil faut sentir. Quand je traduis, je joue des rôles tout en sachant que je reste moi. Quand jécris, je nai pas le fantôme de lauteur par-dessus mon épaule. Pour la traduction, il faut aussi être critique. Lauteur peut placer dans son ouvrage des éléments dont il na pas conscience. Les grands ouvrages se nourrissent de cela. Quand vous êtes traducteur, vous ne devez pas expliciter ces choses-là. Il faut les traduire de telle sorte que le lecteur puisse les deviner sans quelles soient dites. La bonne traduction, cest quand on a rendu le texte et le contexte.
On se pose forcément la question du rapport entre vos deux univers puisque vous placez King dans votre roman.
Jai traduit quinze ou seize de ses livres, probablement quelques-uns de ses meilleurs : Curs perdus en Atlantide, Bazaar ou Ça sont des ouvrages majeurs de sa production. Je pense aussi à Rose Madder ou à Sac dos. Je suis assez critique vis-à-vis de King. Par moments, comme tous les traducteurs, je suis dans la situation du valet qui vide les pots de chambre. À force de rentrer dans le texte, le traducteur en voit les ficelles. Et il y en a toujours. Un livre, cest un montage, du théâtre, une scène. Il y a un décor mais il est en carton. En même temps, tout lart de la mise en scène est de rendre cela crédible. Il existe donc des ficelles. Le problème est que ces dernières sont plus ou moins astucieuses, plus ou moins bien dissimulées. Ce sont des choses que le lecteur ne voit pas forcément. Sil sagit dun bon livre, il est emporté par le récit. Lune des qualités de King est de savoir raconter une histoire qui vous prend en haleine. On peut le critiquer mais là-dessus, il fait partie des champions. Cest un conteur. Parfois, il nest pas assez styliste. Entre les deux extrêmes que sont le conteur et le styliste, il y a une large gamme de possibilités. On nest jamais tout à fait conteur ou tout à fait styliste. On tomberait dans limpossibilité de lire dans les deux cas. Par moments, je trouve son écriture un peu relâchée. Cest un graphomane, un type qui écrit convulsivement. Il a peut-être parfois écrit un peu trop vite mais il a tellement de talent que tout cela passe. Le traducteur voit ce genre de défaut. Mais il faut essayer de voir uniquement le type qui a su vous raconter des histoires invraisemblables et vous les faire croire. Jai traduit un certain nombre de ses textes, dont deux recueils de nouvelles. Cette capacité à concevoir des nouvelles remarquables est dailleurs étonnante chez un type qui écrit des pavés.
Puisque King est un auteur de fantastique, je me suis servi de ce prétexte pour envoyer le narrateur de Voyage à Bangor dans un univers parallèle, merveilleux via les histoires de Stephen King. Ce voyage pour aller rencontrer celui quil nomme le maître dans le livre commence par des dérapages dans des histoires de King. En ce sens, il sagit dun roman à clés puisquil contient des allusions à un certain nombre de romans ou à des nouvelles de King. Au début du livre, avec lhistoire des crapauds, jenvoie directement le personnage dans un village inventé par lauteur américain. Et comme le narrateur connaît bien lécrivain, il reste sur ses gardes. Il réussit à éviter les pièges que lui tendent ces histoires parce quil est averti. Il les connaît déjà.
Votre motocycliste rencontre Ambrose Bierce, Cyrano de Bergerac. Il évolue dans un univers rempli de références littéraires ou mythiques. Peut-on considérer aussi ce voyage comme un recyclage de vos propres lectures ?
Je naime pas le terme de recyclage. Et il ne sagit pas uniquement de mes lectures mais plutôt des différents univers avec lesquels jai été en contact et qui mont marqué. Dans Voyage à Bangor, je fais allusion à très peu de textes. Jévoque Ambrose Bierce et Cyrano de Bergerac. Il y a également une allusion à Borges.
Tout cela est venu spontanément. Jai créé des passerelles plus ou moins souterraines. Mais ce que jespère, cest quon peut lire ce roman avec beaucoup de plaisir sans prendre conscience de la moitié de ces trucs.
Une écriture qui sétale sur trente ans. Pouvez-vous donner quelques grandes étapes ?
Mon projet remonte à 1975. Jai trouvé quon pouvait faire un parallèle fantastique cétait extrêmement excitant comme idée entre un voyage enfer-purgatoire-paradis et les éléments de la matière : la terre, leau, lair et le feu. Superposer le cycle matériel des alchimistes et le grand mythe chrétien de lau-delà. Ce que jai volé à Dante, cest lidée du guide. Même si ce nest pas le même genre de guide. Jai choisi un des écrivains américains les plus iconoclastes que lon puisse imaginer et un écrivain français, ensuite, qui nest ni Hugo, ni Racine. En même temps, Cyrano de Bergerac est un personnage attachant. Très honnêtement, je trouve quil y a trop de règlements de compte liés à lhistoire de Florence dans la Divine Comédie. Je ne peux pas dire que ce livre menchante. Dans son enfer, Dante met les gens quil détestait. Je nai pas la même démarche.
Le premier texte qui mest venu à lesprit est le passage dans le boyau souterrain. Je pense que cela relève de linconscient. Jai fait très longtemps des rêves denferment dans un boyau, dans un endroit sombre. Je pense que nous avons de vrais souvenirs de notre vie intra-utérine. Cest un des passages les plus forts du livre, à mon avis.
Vous faites aussi souvent preuve dhumour, dautodérision. Cest assez rare dans ce type de romans.
Mon personnage ne se prend à aucun moment au sérieux. Nous sommes tous poussés à la folie car nous savons que nous allons mourir. Cest insupportable. Alors on crée des subterfuges. On se raconte des histoires constamment. Certaines personnes se racontent des histoires qui cadrent bien avec la vie ; cest pourquoi ils sont doués pour la vie. Mon personnage est très réaliste. Il lui arrive des choses invraisemblables mais il les vit en réaliste. Cest pourquoi il ne peut sempêcher parfois davoir une réaction dhumour. Cest un ingrédient indispensable. Une façon de résister à la folie. Je ne me considère pas comme un humoriste mais cela fait partie de mon arsenal.
Jean-Pierre Dufreigne, Le Figaro, 14 octobre 2004
William Olivier Desmond [se] lance dans une curieuse aventure avec un stylo et une Harley-Davidson. Une randonnée entre Boston et Bangor, au pays de King. Dont le nom n'est jamais prononcé. Or, le pays du Maître sans nom, comme celui de la susnommée Alice, ne répond à aucune géographie. Son Etat du Maine est plus un itinéraire du mal qu'une vraie carte routière. On va donc croiser avec notre chevaucheur de Harley (King en posséda une longtemps), Derry, la ville de l'horreur de Ça, Castle Rock, celle des premiers romans et de Bazaar où le diable tient étal (une visite s'imposait), le chien de Cujo, les crapauds carnivores de La Saison des pluies, et les sinistres Langoliers qui font le ménage dans le passé et l'espace-temps.
Desmond, malicieusement, transporte dans ce Maine, l'entonnoir de l'Enfer de Dante et son Purgatoire. Il a pour guide d'abord Ambrose Bierce, maître de la nouvelle cruelle, livrant au passage la vérité sur sa disparition non élucidée durant la révolution mexicaine, puis notre Cyrano de Bergerac, précurseur de la science-fiction avec ses Etats et Empires du Soleil.
On mesure à quel jeu fictionnel se livre Desmond, pour le plaisir. Car, ayant traduit bien des romans du Maître, sa plume prend le ton King (ne négligeant pas au passage ses imperfections qu'on met souvent sur le compte de... la traduction) pour nous conter la quête d'un carnet perdu par le Maître et qui renferme des notes pour un roman qui serait sans doute celui qu'on lit et qu'il n'écrira pas.
Frédérique Roussel, King Size, Libération du 28 ocotobre 2004.
Une Harley-Davidson roule sur la nationale 93, dans le New Hampshire. Le conducteur et narrateur est à la recherche du «maître». Rapidement, rien ne va plus. Dans un village lugubre, une pluie de crapauds carnivores s'abat sur l'équipage. Premier déboire surnaturel de Voyage à Bangor de William Olivier Desmond, qui a traduit seize livres de Stephen King. Le savoir peut permettre de décrypter les avanies subies par son héros. Ainsi de ce déluge batracien qui tombe déjà sur le Willow de la Saison des pluies, une nouvelle de l'écrivain américain. Il faut connaître son oeuvre sur le bout des doigts pour saisir tous les clins d'oeil. C'est vital pour le narrateur que la connaissance des pièges tordus des fictions de King tirera des situations les plus délicates. Stephen King est aussi, mais son nom ne sera jamais écrit, le fameux maître qui vit à Bangor dans le Maine vers lequel roule la Harley. Desmond ne l'imite pas et ne lui voue pas une admiration inconditionnelle : «Il a contribué à ouvrir les portes de mon propre imaginaire. Il part de la réalité très concrète, puis donne tout d'un coup un nom de route qui n'existe pas.»
En dehors de cette ombre qui plane sur le roman, du panneau indicateur chimérique et du patelin qui n'existe sur aucune carte, le lecteur entre dans l'univers de Desmond où il croise une galerie de personnages familiers. Quand le narrateur pénètre dans une bibliothèque, c'est une labyrinthèque aux perspectives impossibles, à la Borges. «Quelqu'un l'avait visité, jadis. Il en avait perdu la vue.» Notre visiteur sera attiré par une édition de la Divine comédie illustrée de dessins de Botticelli, éditée à Venise en 1526, par le Voyage dans les Etats et Empires du Soleil et de la Lune de Cyrano de Bergerac et par les oeuvres complètes d'Ambrose Bierce. Un voyage initiatique ne fait que commencer, du Styx aux enfers, du purgatoire au paradis, sur le modèle de la Divine Comédie. Desmond le double d'une traversée fantastique des quatre éléments, terre, eau, air et feu, «une idée que je portais depuis près de trente ans» . La Harley se transformera, à volonté, en engin volant ou en embarcation.
À la sortie d'une grotte, un boyau poisseux qui embaume la gelée de coings et la matrice originelle, le narrateur débouche sur un fleuve et sur Ambrose Bierce, son premier guide, en enfer. «C'est un prosateur cynique que j'apprécie beaucoup. Je le fais mourir comme lui est mort.» Ce sera ensuite le tour d'un attachant Cyrano de Bergerac, compagnon d'un purgatoire où le sommeil et la sexualité n'existent plus. Ni la vaisselle, définitivement réglée par un ordinateur, qui fournit aussi à la demande du Petrus 82. Entre-temps, le narrateur aura été violé par des Banshees irlandaises, écouté un conteur arabe et fui sur le fil une île où l'on est condamné à écouter du rock pour l'éternité. Tout ça paraît très fatigant. En fait, Desmond installe le lecteur dans l'état comateux entre le rêve et le réveil.
Son roman brasse toutes les strates intimes, historiques et mythologiques, réminiscences odorantes et visuelles, images d'un départ vers les camps de la mort, fantômes des bourreaux de l'histoire, dérision des attachements terrestres. On est englué dans un allègre labyrinthe, tellement plus stylisé que King, où l'issue est d'aller jusqu'au bout.

 
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