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Contes populaires juifs d'Europe orientale,
choix de Valery Dymchits,
traduit du russe par Sophie Benech
éditions Corti, octobre 2004
La première collecte de contes populaires juifs de cette ampleur jamais traduite en français : près de 500 contes merveilleux, légendes et traditions, contes de murs, histoires et anecdotes.
Publié en russe à Moscou en 1999, ce recueil de contes populaires juifs a été établi et commenté par Valery Dymchitz, qui a opéré un choix parmi des textes faisant partie dune vaste anthologie du folklore juif constituée au fil du siècle par Efim Raïzé (1904-1970).
Cest dans sa Podolie natale, à Vinnitsa et dans les shtetls alentour, véritables mines dor du folklore juif, que cet ethnologue avait commencé sa collecte de contes, poursuivie ensuite à Kiev, à Leningrad, en évacuation et dans les camps. On trouve parmi ses informateurs les gens les plus divers : des enfants et des adultes, des habitants des villes et des campagnes, des femmes au foyer et des ingénieurs, des professeurs, des cordonniers, des tailleurs, des instituteurs, le rabbin Arn Prouss, Moïsseï Belenki, spécialiste en « athéisme scientifique », et même un truand. La particularité du recueil de Raïzé tient aussi au fait quil y avait parmi ses informateurs de nombreux écrivains, dont quelques-uns des plus grands poètes juifs : David Hofstein, Haïm Lenski, Hersh Ochérovitch, Shmouel Halkine.
Le manuscrit original en yiddish de cet énorme travail ayant malheureusement disparu, il nen reste « que » la version russe.
Ces contes sont publiés avec des commentaires abondants et passionnants de Valery Dymchitz, ils sont suivis, en fin douvrage, de renseignement précis : sur la date et le lieu où chaque conte a été recueilli, sur la personne qui la noté et, lorsque cela savère nécessaire, sur sa correspondance avec le conte-type auquel il se rattache (numérotation AT).
Sophie Benech, la traductrice, a confié la relecture à Myriam Anissimov, spécialiste de lhébreu et du yiddish. Cette dernière a également établi un glossaire en fin douvrage.

Le Rabbin et le cocher, par Philippe Lançon, © Libération, jeudi 11 novembre 2004.
Dans une nouvelle intitulée «Une journée à Coney Island» (Stock, "La Cosmopolite"), Isaac Bashevis Singer décrit un juif polonais réfugié aux Etats-Unis dans les années trente. Cet émigré, un écrivain, ressemble beaucoup à Singer lui-même. Comme lui, il se demande : «Qui se soucie du yiddish en Amérique ?» La réponse est dans la question. Le rédacteur en chef d'un journal yiddish l'a d'ailleurs prévenu : «Le public» se moque désormais «pas mal des démons, dibbouks et gnomes d'il y a deux siècles». L'homme en conclut qu'il est devenu «un personnage anachronique». Autrement dit, un écrivain sans autres lecteurs que quelques survivants et des morts.
Il a peut-être tort. D'une part, les nouvelles de Singer, tellement inspirées par l'esprit des contes populaires juifs, se lisent toujours avec un enthousiasme d'enfant sous la chandelle ú que l'on soit juif, américain, polonais, ou rien de tel. D'autre part, les Contes populaires juifs d'Europe orientale, publiés aujourd'hui par José Corti, sont pleins de démons, de brigands, d'imbéciles, de bons à rien, de prophètes, de justes cachés, de rabbins austères ou facétieux, sans jamais être anachroniques. Ils seraient plutôt achroniques ú hors du temps, comme la plupart des contes, quoique ancrés dans des moments historiques et des lieux précis.
Ces contes provoquent une nostalgie particulière : on découvre par la base une culture et une langue, non pas mortes, mais tuées. Et cette culture, par sa disparition brutale et les traces qui lui survivent, devient la nôtre, comme si nous allions mourir à notre tour. Singer écrit que les illusions des juifs d'Europe orientale «étaient celles de l'humanité tout entière. Les vandales qui ont assassiné des millions d'entre eux ont détruit des trésors d'invidualité qu'aucune littérature ne peut oser faire revivre». Aucune littérature, peut-être ; mais les contes, si : ils concentrent et résument l'esprit d'un peuple, les influences qui l'ont formé ou modifié. Ils volent vite entre mémoire et oubli.
Pour l'essentiel, ils viennent d'Ukraine, de Biélorussie, de Lithuanie et de l'est de la Pologne. Le recueil a deux sources. D'une part, les recherches collectives du début de siècle. Trois expéditions ethnographiques sont dirigées, entre 1912 et 1914 dans la région de Kiev, par Sémione Akimovitch Anski, auteur de la pièce le Dibbouk. En 1925, un Institut scientifique yiddish est créé à Vilnius : des volontaires, souvent amateurs, recueillent pour lui un énorme folklore dans toute l'Europe orientale. Les archives sont transférées à New York en 1940.
D'autre part, et surtout, le travail effectué par Efim Raïzé, «représentant de la troisième génération des juifs d'Europe orientale, la plus meurtrie». Né dans une famille de «scribes» en 1904, Raïzé vécut à Vinnitsa, Kiev, Leningrad. A trois reprises il est condamné et envoyé dans des camps staliniens. Libéré en 1955, réhabilité en 1963, il travaille sa vie entière à une énorme anthologie du folklore juif. Il meurt en 1970 juste avant sa publication qui, du coup, n'aura pas lieu. Valery Dymchitz a sélectionné une partie des contes qu'il avait rassemblés. Ils sont écrits en russe. Les originaux en yiddish ont disparu. On travaille sur des reflets.
Dymchitz souligne qu'il est bien délicat de définir «un conte juif». C'est quelque chose qui «entreprend le mélange presque impossible du conte au sens strict du terme, et d'un système de valeur juif non moins strict». Pourquoi ce mélange est-il «presque impossible» ? Parce que le conte traditionnel ne fait pas de morale ; il symbolise des passions, des angoisses, des pulsions, sans se soucier des conséquences. Dans les contes juifs, les thèmes sont récurrents et habituels : le riche et le pauvre, la femme mauvaise ou infidèle, le jeune qui doit être initié, les amours contrariés, le roi et ses conseillers, etc. Mais il y a toujours un contexte : ce que vécurent les juifs du XVIe au XIXe siècle dans cette partie de l'Europe, où la menace leur servait d'ombre ; et une morale : celle de la Loi. Face aux pouvoirs royaux, les juifs vivent une situation ambiguë : tantôt conseillers respectés, tantôt boucs émissaires, souvent l'un et l'autre suivant les moments. Ce n'est qu'en écoutant Dieu et en suivant ses commandements qu'ils évitent le pire. Les contes juifs sont édifiants.
Autre particularité : le monde juif d'Europe orientale est citadin et cultivé. Il lit, écrit. Les contes forment donc un folklore référencé : des livres se cachent en eux. Ils entassent et bricolent des millénaires de culture. Les héros bibliques y côtoient les petits cordonniers. Le souvenir de Napoléon, de retour de campagne de Russie, croise le fantôme de Maïmonide. Le paradis de la Genèse n'est jamais loin du ghetto. La vie quotidienne ú assez dure ú est envahie par les esprits du mal et du bien de toutes sortes.
Un exemple : le conte de «La promesse secrète». Un rabbin et un cocher ne peuvent avoir d'enfants. Au bain public, leurs deux femmes échangent une promesse : si le Seigneur donne une fille à l'une et un fils à l'autre, elles les marieront. Dieu les aide. Les enfants naissent. Mais la femme du rabbin veut oublier sa promesse : elle n'a pas envie de marier sa fille à un vulgaire fils de cocher. Elle fait enlever celui-ci par une sage-femme, qui le place dans une corbeille et la jette dans la rivière voisine : écho de Moïse. L'enfant est recueilli ailleurs par un rabbin. Il devient érudit, «capable d'expliquer les passages les plus embrouillés du Talmud». Bien entendu, il finira par épouser sa promise. On joue avec le destin, mais il vous attend. L'intelligence, la culture, l'obéissance à Dieu : voilà ce qui le détermine.
Les rabbins sont omniprésents : ils passent leur temps à lire le Talmud et à marier des amoureux que tout semblait séparer. Avec une ambiguïté et un humour caractéristique, les contes se moquent de ceux qu'ils célèbrent. Etudier le Talmud, c'est essentiel ; mais cela forme aussi des hommes qui méconnaissent la vie : religion, oui, mais pas au prix de l'intelligence du monde. Le rapport avec l'Eglise catholique est également ambigu : il arrive que les juifs volent dans les églises ; ce n'est pas forcément une mauvaise action ; tout dépend des causes et des effets.
Enfin, le prophète Elie apparaît souvent. Il défend les pauvres, sauve les malheureux ; il rappelle surtout qu'il faut respecter la Loi. Dans la Bible, Elie est celui que Yahvé envoie pour annoncer leur châtiment aux idolâtres de Baal, Achab et Jezabel. Il ferme le ciel à leurs terres. Il se retire dans le désert. Les corbeaux le nourrissent. Il parle la langue de Dieu et, mission effectuée, finit par lui demander repos. Dieu accepte de l'élever au ciel ; ces contes nous apprennent qu'il n'a cessé, sur terre, de reprendre du service.

 
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