S’il est inutile de présenter Don Quichotte, peu de lecteurs savent que Cervantès acheva, juste avant de mourir, en avril 1616, ce qu’il considérait comme son chef-d’œuvre, le roman de l’ennemi des romans, Les Travaux de Persille et Sigismonde, Histoire septentrionale, roman itinérant en même temps que testament poétique d’un rêveur impénitent – méditant sur le passé qui aurait pu être et achevant de "tracer le fantasque filigrane de sa vie irréelle"–, livre inexplicablement absent des catalogues de l’édition française.
Par une étrange coïncidence, la dédicace s’avérera prémonitoire : "Le pied sur l’étrier, dans l’affre de la mort, grand Seigneur, je t’écris."
     Ce grand roman est en effet l’adieu à la vie et à la gloire, pérégrination fantastique et merveilleuse pour les deux premiers livres, qui se déroulent dans les brumes nordiques, sur une terre que l’on considérait, à l’époque, comme l’ultima Thulé
. Dans ce décor fabuleux, Cervantès va construire le modèle du genre épique, celui d’amants soumis par le sort aux péripéties et aux malheurs les plus inattendus. Aux lumières du monde méditerranéen s’oppose la ténébreuse atmosphère septentrionale. Persille, prince de Thulé, et Sigismonde, fille du roi de Frise, prendront les pseudonymes de Périandre et Auristèle et voyageront à travers le Portugal, la France et l’Italie pour obtenir du Pape la légitimation de leur amour confronté aux pires épreuves et aux plus terribles aventures, sous la mystérieuse influence du destin (naufrages, enlèvements, séparations, prodiges, récits emboîtés les uns dans les autres).
     Octavio Paz, dans son dialogue avec Julián Ríos, lui confie : “C’est un roman qui me ravit. La langue de Cervantès y atteint une sorte de plénitude extraordinaire. De plus, c’est un roman (je l’ai lu il y a très longtemps, mais il m’a tellement impressionné...) où il y a deux lumières linguistiques distinctes, deux espagnols.” Julián Ríos notait, de son côté que, dans le Persille,
Cervantès laisse coexister les multiples écrivains qu’il y a en lui.
     Maurice Molho, célèbre pour sa participation à la Pléiade des Picaresques espagnols, ses travaux, sa version du Colloque des chiens de Cervantès chez Aubier, nous offre ici une traduction exceptionnelle dans laquelle il serre au plus près la langue cervantine, plutôt que de la moderniser en nous éloignant inévitablement de ce qui fait sa saveur.


     À l’étroite bouche d’un profond cachot, sépulture plus que prison de nombreux corps vifs qui y étaient ensevelis, le barbare Corsicourbe poussaient des cris. Et bien que son terrible et effroyable vacarme se fît ouïr de près et de loin, les paroles articulées qu’il prononçait n’étaient entendues de personne, sinon de la misérable Clélie que ses infortunes tenaient enfermée dans cette profondeur.
     –“Fais, ô Clélie – disait le barbare – que monte ici, lié comme il est, les mains dans le dos, et par cette corde que je fais descendre, le garçon qu’il y a deux jours nous te baillâmes ; et vois si parmi les femmes de la dernière prise, il y en a quelqu’une qui mérite notre compagnie pour y jouir de la claire lumière du ciel qui nous couvre et de l’air salutaire qui nous entoure.”
     Là-dessus il fit descendre une grosse corde de chanvre, que par après lui-même et quatre barbares tirèrent sus, par laquelle corde mirent hors, fortement arrimé par-dessous les bras, vêtu de grosse toile comme un marinier, mais beau par-dessus tout ce qu’on en saurait dire.


     Les aventures seront multiples et bien excitantes : histoires de corsaires, naufrages et dragons, ensanglantement des batailles, rivalités amoureuses, jalousie, parcours nomade, renversements multiples des situations en un récit toujours soutenu et maîtrisé par l’auteur qui, tantôt se met en scène, sou l’aspect d’un vieux soldat manieur de plume, tantôt commente son propre récit en sollicitant, de la façon la plus moderne, spécularité, mise en abyme, notes marginales, bavardage incessant du Créateur.
     Albert Bensoussan, La Quinzaine littéraire, 1/15 juillet 1994.

     Un grand livre méconnu de Cervantès. Et déjà des personnages en quête d’auteur.
     Se peut-il que le plus grand roman de l’Occident ait un frère aussi disgracié, bien qu’il ait séduit nos précieuses ? Il obéit aux lois du genre dit “grec” et l’on y voit deux jeunes gens beaux comme le jour, lancés dans le tourbillon du monde, qui rencontrent sur leur route, à chaque page, des épreuves (travaux) : jaloux, fâcheux, méchants, naufrages, tentatives de viol – toujours vaines, Dieu merci ! – pour que tout s’aplanisse juste avant le mot fin.
     Plutôt que de comparer les Travaux avec l’incomparable Quichotte, on prendra plaisir à y retrouver Cervantès tout entier, sa prodigieuse expérience de la douleur, son humour lucide de vieux soldat blasé et sa verve enchantée. Ainsi que quelques odeurs de fromage et d’ail chères à Sancho et le fantastique inattendu d’un Septentrion païen résolument imaginaire, sorte de matrice de la violence universelle.
     Comme le montre bien dans sa préface Maurice Molho, auteur de cette superbe traduction, aussi ingénieuse et galopante que l’hidalgo de la Manche, un extraordinaire jeu de faux-semblants traduit une méditation subtile sur les rapports de la vérité et de la fiction.
     Cervantès, admettant à la fois la raison et la révélation et prenant son parti de l’infinie complexité des choses, achève ici de fonder le roman moderne, son ambiguïté quant au statut de l’auteur, sa diversité des points de vue.
     Paul-Jean Franceshini, L’express, 9 juin 1994.

     
On est tout déconcerté devant le récit de cette errance qui balnce entre l’histoire de corsaires et la divagation philosophique, où lmes personnages disparaissent comme ils étaient venus, où des captifs gémissent dans des cachots avant d’épouser des princesses arabes et de disserter sur l’immortalité, et où le poignard et la mort surgissent tout soudain du blanc d’une page comme le réel d’un songe, escamotant et ressuscitant la fiction pour mieux en démontrer le mirage : ce livre-là est un bateau ivre en plongée dans l’imaginaire pour lui arrcher les secrets de la vérité, dans un grand tourbillon de sabres d’abordage, d’annonces platoniciennes et de malheurs joyeux.
     Le roman des dernières années [de Cervantès] nous rappelle que ce grand rieur du drame humain, qui accueille aussi l’astrologie et l’humanisme grec, est de la race des gradns explorateurs. Au terme de la navigation de Persille et Sigismonde se profilent confusément les rivages d’une Amérique intérieure.
     Renaud Matignon, Cervantès : le navigateur de l’intelligence, Le Figaro, 21 mai 1994.




Prés. et trad.
de M. Molho
1994
552 pages
ISBN : 2-7143-0518-0
180 F