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En cette fin du XXe siècle où, nous dit-on, la Terre se réchauffe dangereusement, parce que le Prométhée occidental, déchaîné, attise tous les feux dune puissance effrénée qui dévore toujours plus la ligne de lhorizon ; en notre époque de compétition acéphale, où les centrifugeuses du progrès projettent sur des écrans divers les cervelles hors des crânes, où le culturel occupe lespace de la culture, où lart devient spectacle monnayable, où loubli gagne la racine profonde des mots qui séchangent dans lécume de leur surface et où seuls la littérature et lart non contaminés par les valeurs marchandes préservent de la défaite de la pensée, luvre de lécrivain espagnol Leopoldo Alas dit Clarín (1852-1901) et en particulier Le coq de Socrate et autres contes pourrait apparaître comme une résurgence de lauthenticité et comme une invitation à un retour aux sources des valeurs essentielles.
Or les valeurs essentielles, aujourdhui comme hier, sont des valeurs limites, aux portes du mystère : mystère du temps et de lexister, mystère de lamour et de la mort, mystère du désir
et du langage. Cest pourquoi lécriture littéraire authentique, celle qui nest pas simple jeu sur les mots ou pure évasion mais recherche de la conscience, est toujours, hier comme aujourdhui, une tentative de transgression des frontières ; elle est la poétique expression du désir aux prises avec ses limites, au-delà des poreuses frontières du langage. Tel est le signe de luvre littéraire la plus profonde de Clarín : réalité et poésie.
Ses deux romans, La Regenta, 1884-1885, (La Régente, Fayard, 1987), considéré comme un chef-duvre de la littérature universelle, Su unico hijo, 1891, (Son fils unique, Fayard, 1990), les cent six contes ou nouvelles publiés de 1876 à 1901 dans la presse ou en recueils, sont des re-créations imaginatives si profondément enracinées dans un espace et dans un temps quelles retrouvent, au-delà de la satire dun monde prosaïque ou dégradé, lhumus premier de lhomme profond, avec ses aspirations, ses rêves, ses fantasmes, ses désirs :
Fondamental tissu daffection vitale déchiré par une criante et stupide réalité dinjustice (Adieu, La Douce !), tension vers lautre inaccessible, vers lamour impossible (Le duo de la toux, Lenterrement de la sardine), tragique et pathétique désir du moribond, au milieu de la sordide cupidité des "siens", de retrouver dans Le pain jaune le paradis maternel de lenfance, fuite désenchantée de Varius vers lillusion dun idéal pur qui souvre sur la mort, voyage circulaire dune existence de recherche rationnelle et positive qui, grâce à la mère, retrouve la source du divin
En cette quête, la raison ne conduit quà la géométrie des choses (Le coq de Socrate), là où seule lintuition poétique illumine les réalités profondes.
Yvan Lissorgues

Comme un lion dans sa cage le diable baillait sur son trône. Jai dailleurs observé que tous les puissants, sur la terre comme au ciel et même en enfer, sont très attachés à lappareil majestueux et solennel de leurs prérogatives, sans doute parce que la vanité est une faiblesse naturelle et surnaturelle, du vent dont se gonflent les mondes dici et dailleurs et il se peut même quelle les fasse tourner et les gouverne. Le diable baillait par faim des espiégleries dont il se trouvait alors privé car cétait la Semaine Sainte.
Tout comme le comédien meurt dininition à cette époque de lannée, le diable se consumait dennui et ingéniosités de ses courtisans ne suffisaient pas à distraire son esprit qui se trouvait triste et abattu faute de crapuleries, dinfamies et austres prouesses de son goût.

Ces dix contes, publiés à lorigine dans la presse, sont autant dinvites à réfléchir un instant sur les fondements de lexistence, sans raideur, au hasard de contes allégoriques ou burlesques, remarquables de simplicité, de drôlerie et de finesse. Comme si, un soir de fête, Clarin avait réuni pour un gorgeon Maupassant et Goya.
Lire, Janvier 1993.
Reconnu, assez tardivement dailleurs, grâce à La Regente (Fayard, 1987), Clarin est, avec Galdos et Pardo Bazan, lun des représentants du réalisme version hispanique. Il écrivit plus de cent nouvelles constituant, sur lEspagne du XIXe siècle, un témoignage inestimable.
Les récits, rassemblés dans ce volume, rappellent les portraits à la silhouette et les caprices de Goya. Ce chanoine troublé, ce fou médium, ce fermier illetré ne sont que les fragments dune réalité humaine et sociale que Clarin, tel Maupassant ou Courbet, nous restitue avec bonheur.
Gérard de Cortanze, Le Figaro, 16 janvier 1993.

 
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