Tout comme il malmène le genre romanesque en jouant avec les mots et les langues, Julián Ríos excelle dans de curieux "récits peints" où s’allient le mot et l’image, comme dans Chapeaux pour Alice, l’essai et la fiction, comme dans La vie sexuelle des mots, ou les images et les conversations, comme dans Les tentations d’Antonio Saura (1991).
     En réalité, l’interrogation d’Alice : "À quoi sert un livre sans images et sans conversations ?" pourrait servir d’épigraphe à plusieurs "romans peints" de Ríos.
Les ombres de Lewis Carroll, Borges, Roussel ou Calvino pourraient être invoquées pour ce livre de promenades où les 23 chapeaux-chapitres (boîtes à surprises chinoises) s’ouvrent et se ferment avec les illustrations d’Eduardo Arroyo.
     Pour séduire Alice, le Chapelier Fou va lui proposer simultanément un chapeau fantastique et une histoire qui lui fasse perdre la tête – prenant ainsi le contre-pied de Joyce, pour qui "Un chapeau est un chapeau".
     D’une virtuosité étonnante, ces contes étranges, magiques, dignes des Mille et Une Nuits, s’organisent tel un défilé, littéraire cette fois, où nous voyageons dans l’espace géographique (De Paris au Bronx, de Prague à Madrid), temporel (De la Florence du XVIe au Paris de 1789), littéraire (De Shakespeare à Dostoïevski, de Kafka à Melville). À chaque fois qu’Alice accepte d’essayer un autre chapeau, elle se trouve projetée dans un univers nouveau sur les ailes d’une imagination sans bornes. De sorte que finalement, un chapeau n’est pas qu’un chapeau. Et dès que nous pensons avoir compris, le miroir se brise et nous voilà projetés ailleurs, retombant dans un no man’s wonderland.
     Laissons-nous enchanter par l’illusionniste de la parole, le "fabuleux fabulateur" pour reprendre le mot de Goytisolo, et acceptons – une fois n’est pas coutume, d’écouter Shéhérazade ou le (vi)co(m)te pourfendu – d’être un homo ludens.
     Légèreté, rapidité, exactitude, lisibilité, multiplicité… : les qualités dominantes qu’Italo Calvino demandait pour la littérature du futur, confluent dans ce nouveau livre de Julián Ríos, excellente introduction à toute l’œuvre, d’une troublante originalité.





     Un chapeau n'est pas un chapeau, dit le Chapelier Fou à Alice, soutenant de la main gauche sa tasse de thé fumante, ou pour le moins, pas qu'un chapeau. Observe un peu celui-ci, Tea for two, qui te va à merveille, si esthétique... Tu as perdu la tête à Paris pour un peintre bien peigné qui t'invite à son studio et te fait poser nue une éternité. Tu restes à grelotter de froid dans cet atelier ténébreux, tes dents jouent des castagnettes, là, comme une beauté nue, alors que lui continue de te peindre planté devant son chevalet, et pour te réchauffer il t'offre finalement thé et sympathie, un tripotement artistique qui t'excite terriblement et fait s'évanouir ta timidité. Ne sois pas timorée, te dit-il, te mettant comme bonnet sa propre casquette trouée qui à tes yeux ressemble à la palette qu'il n'a pas et qui te permet de constater dans le miroir fendu du fond que tu n'existes vraiment que sur la toile sur laquelle il est en train de t'envoûter.


     



     Reçu avec un enthousiasme unanime par la critique hispanique et choisi comme l’un des livres de l’année 1993 dans le Times Literary Supplement, Chapeaux pour Alice a été salué en ces termes par Juan Goytisolo : "Une démonstration convaincante des pouvoirs troublants de la littérature découverts par Cervantès : ceux de nous faire passer de la quiétude au vertige du mouvement sans cesser d’être immobiles, accrochés aux pages d’un livre qui nous emporte dans d’étranges mondes et du même coup nous immobilise dans la littérature."






Ill. Eduardo Arroyo
Traduit par
G. Duchêne
104 pages
1994
ISBN : 2-7143-0522-9
120 F