Julien Gracq, Le Roi Pêcheur
     Éditions José Corti



     
Il reste (…) que cette matière [de Bretagne] n’est pas épuisée, et que ce serait vraiment faire peu de confiance au pouvoir de renouvellement indéfini de la poésie la plus pure – la plus magique – que de le croire. Le cycle de la Table Ronde appartient à l’espèce de mythes la plus haute : il est par essence un de ces carrefours où les très petits déplacements du promeneur correspondent à chaque fois à un foisonnement de perspectives nouvelles. Vu sous un certain angle, il donne sur l’histoire du roi Saül et la légende du prêtre de Némi – sous un autre, Wagner a pu y voir une apologie de la pitié, et même assez curieusement, comme on sait, le prétexte à une prédication végétarienne. Il fournit l’archétype du "  Bund " idéal, – de la communauté élective. Il noue une gerbe d’éléments concrets propre à matérialiser comme nulle autre le thème de la fascination. Reste au centre, au cœur du mythe et comme son noyau, ce tête à tête haletant, ce corps à corps insupportable—ici et maintenant, toujours—de l’homme et du divin, immortalisé dans Parsifal par la scène où le roi blessé élève le feu rouge du Graal dans un geste de ferveur et de désespoir qui figure un des symboles les plus ramassés que puisse offrir le théâtre – un instantané des plus poignants que recèle l’art – de la condition de l’homme, qui est, seul entre tous les êtres animés, de sécréter pour lui-même de l’irrespirable, et, condamné à ce tête à tête fascinant et interminable avec ce que de lui-même il a tiré de plus pur, de ne pouvoir faire autre chose que de répéter l’exaltante et désespérante formule : " Je ne puis vivre ni avec toi, ni sans toi. " La température d’orage que dégage ce tête à tête sans rémission est à elle seule d’une nature assez attirante, je le crois, pour conduire à donner au personnage d’Amfortas la place centrale : c’est de ce changement de perspective que je m’autorise pour le titre que j’ai donné à cette pièce. Dans ce nouvel éclairage, il m’a paru qu’il pouvait n’être pas sans intérêt de suivre une fois de plus le héros dans une démarche dont tout le mythe tend à démontrer qu’elle est au dernier point dangereuse et semée d’embûches, et de s’arrêter avec lui à quelques-uns des écueils dont sa route était jalonnée. Ces écueils sont de nature spirituelle et leur garde remise tout naturellement aux mains les grands naufrageurs. Le personnage du prêtre ne saurait se séparer de la silhouette essentiellement noire qui lui est échue dans une représentation populaire finalement bien avisée : il se présente ici sous deux formes : l’homme de sage, mais borné conseil, dont le héros trouve traditionnellement la main secourable – et vaine – tendue au bord le sa route au moment où il aborde le dernier tournant. L’autre a l’orgueil du gardien et du détenteur les objets sacrés : lieu de contact du divin et du terrestre, il a deux faces : par l’une il sécrète et répand l’ombre comme la seiche son encre, il embrouille, il est par vocation le grand avorteur – par l’autre il est le point d’attache à la terre d’un climat difficilement soutenable, le lieu d’un écartèlement absorbant, une de ces pierres de foudre exemplaires qui jalonnent une des frontières – et non la moins brûlante – de la condition humaine. Les propos qui lui sont prêtés souhaitent de n’emprunter quelque force qu à l’impartialité apparente, mais dans une certaine mesure loyale, que doit l’auteur à ses personnages, à partir du moment où il leur fait assez de crédit pour leur enjoindre de se manifester. Si peu d’intérêt qu’en définitive cela représente, je tiens tout le même à dire que c’est Kundry qui porte mes couleurs.
     Extrait de l’avant-propos de Julien Gracq

 

     Nous ne sommes pas ici chez Trévrizent, Perceval, et il ne s’agit pas de te punir. Tu m’as appelé tout à l’heure un oiseau de nuit en plein jour, et en effet, il ne s’agit que d’une manière de cligner des yeux. Il y a des oiseaux qu’on endort en leur faisant fixer une ligne blanche et il y a derrière chaque acte un sillage, une trace qui s’élargit, et si on la fixe des yeux assez longtemps, il vous prend un vertige qui chavire le cœur, et qui a pourtant un charme, parce qu’il endort. Ainsi Montsalvage s’est endormi dans ses branches, comme un navire sur les vagues, pour avoir déserté la proue et s’être mise à fixer trop longtemps un sillage.
     Perceval, si les hommes se retournaient seulement une bonne fois, ils verraient se dresser derrière eux autant de Sodomes et de Gomorrhes levées de chacun de leurs pas et capables de les changer en statues de sel. C’est là ce que Montsalvage contemple, et c’est pourquoi tu trouves qu’il y fait nuit en plein jour. Tu as vu dans tes voyages de ces rochers qui gardent les pistes de bêtes fabuleuses qu’on ne voit plus nulle part. Ils étaient boue pour recevoir l’empreinte — ils se sont faits pierre pour la garder… Perceval ! quelque chose a passé ici il y a longtemps, dont Montsalvage a gardé l’empreinte, et rien n’a pu l’effacer, car Montsalvage est un lieu clos, car le temps et la vie n’y trouvent plus de prise, car Montsalvage pétrifie – et c’est ce qui fait de moi pour les passants une pierre de foudre au bord de la route, un fantôme en plein soleil, une tête de Méduse qui te fascine et que tu n’oublieras plus jamais de regarder, Perceval, parce que tu m as vu, parce que ce que j’ai fait tu pourrais le faire, et tu l’as désiré dans ton cœur, et que tu sais maintenant que je te ressemble.





Édition originale
du Roi Pêcheur
de Julien Gracq

1948
156 pages
ISBN : 2-7143-0336-6
85 F