Julien gracq, Préférences,
Corti, 1961
Tout livre pousse sur dautres livres, et peut-être que le génie nest pas autre chose quun apport de bactéries particulières, une chimie individuelle délicate, au moyen de laquelle un esprit neuf absorbe, transforme, et finalement restitue sous une forme inédite non pas le monde brut, mais plutôt lénorme matière littéraire qui préexiste à lui . (p.82)
Ce recueil regroupe la plus grande partie des essais de Julien Gracq parus entre 1947 et 1960 dont La littérature à lestomac.
Table
La littérature à lestomac
Les yeux bien ouverts
Pourquoi la littérature respire mal
Lautréamont toujours.
Spectre du " Poisson Soluble "
Le Grand Paon
Un centenaire intimidant
Edgar Poe et lAmérique.
A propos de " Bajazet
Béatrix de Bretagne
Ricochets de conversation
Le printemps de Mars
Symbolique dErnst Jünger
Novalis et Henri dOfterdingen

Ces images de la rêverie sont à la fois les mêmes que celles de la vie courante et elles sont aussi privilégiés: cest seulement la lumière, léclairage, lémotion qui change et qui les transfigure. Si vous voulez, la rêverie est pour moi comme un printemps imaginatif, un reverdissement brusque de toutes choses, pêle-mêle, sans aucun tri, même les plus usées, même les plus banales. Ce qui est important, ce nest pas davoir un il pour des visions flamboyantes, cest dêtre capable par moments de cet état décho, de bruissement, de mise en rumeur si vous voulez, qui accueille le tout venant pour en faire aussitôt tout naturellement de linsolite. Et, puisque vous parlez de visionnaires... je sens que je vais dire des choses sacrilèges, mais enfin je ne suis pas très sûr que les poètes aient vu ce qui sappelle réellement voir, des choses si extraordinaires. Je ne le crois même pas du tout. Ce qui compte chez eux, je pense que cest autre chose; cest la faculté de sauter plus légèrement, plus librement dune image à lautre, de les éveiller lune par lautre selon un code secret, des lois de correspondance assez cachées. Si vous voulez, cest un certain art de la fugue, plutôt quune aptitude à percevoir des images inconnues. Et cest aussi, cest peut-être surtout laccent obsessionnel qui se pose pour eux, et qui revient, sur certaines images ou certains mouvements, très simples presque toujours (ce qui leur permet de réapparaître sous mille déguisements en éveillant toujours le même timbre). Ces images alors lèvent une espèce démotion singulière, une lueur dapparition, elles sont douées dun très grand pouvoir débranlement... On les devine de loin, avant même quelles aient pris forme, à lémotion confuse qui se réveille rien quà leur pressentiment. Ce sont elles, quand il les pressent et les nomme, qui ravivent chez lécrivain son timbre, son ton personnel, le ton si important, bien plus important encore pour un écrivain que la beauté des images le ton quil a pour nommer certaines choses qui vraiment lui sont données, à lui exclusivement. Lapproche de ces thèmes inévitables est souvent marquée chez lui par une espèce dhésitation, de crainte et de panique, comme si cétait là vraiment ses gouffres intimes, vraiment des appels à lengouffrement. Mais, je le répète, ces images ne sont pas riches, elles sont pauvres, simples, élémentaires, elles reviennent par là même sous une infinité de déguisements. (page 58)
Béatrix de Bretagne
(...) ce livre si merveilleusement dépareillé, si singulièrement échoué dans un repli de luvre (et il est significatif que ce soit le seul grand livre de Balzac que battent dun bout à lautre les vagues), jaimerais accueillir cette invite à le considérer sa fureur docéan, sa folie dépaysante à la façon de ces survenants énigmatiques de qui lon prolongeait autrefois dans limagination la rumeur fabuleuse en disant quils venaient " dau-delà de la mer ". Je me souviens
Derrière les meules blanches du sel, toujours battue des houles aveugles, la côte de Guérande, à légal des rivages monstrueux de la Crète, garde son emportant prestige de royaume au bord de la mer. En fermant les yeux, en fermant le livre battu comme un rocher de tant de fièvre jentends le bruit merveilleux, le bruit unique quil approche de mon oreille comme un coquillage. On dirait que le vieux sortilège celte est descendu sur ces pages sans cesse en rumeur. Saint-Nazaire, où Elle débarque, minuscule bourgade dans le livre, est devenu ville, a disparu. " Tout a changé en Bretagne, hormis les vagues, qui changent toujours ". Mais les rochers guettent toujours vers le large les merveilles et les signes, et la mer, image de la Rencontre, jusque dans les humbles trésors du sable, reste lénigmatique Médiatrice, rejetant un jour au rivage lauge de pierre des chevaliers fées, la nef où Tristan armé rêve au Morholt et court vers Iseult, et un autre la malle où Calyste déchiffre un nom et le sang sest retiré de ses joues : Béatrix de Rochefide.(217)
Lextrait de Béatrix de Balzac où survient lapparition :
Calyste fut charmé à la vue dune caisse couverte en toile goudronnée sur laquelle on lisait : MADAME LA MARQUISE DE ROCHEFIDE. Ce nom brillait à ses yeux comme un talisman, il y sentait je ne sais quoi de fatal ; il savait, sans en pouvoir douter, quil aimerait cette femme ; les plus petites choses qui la concernaient loccupaient déjà, lintéressaient et piquaient sa curiosité. Pourquoi ? Dans le brûlant désert de ses désirs infinis et sans objet, la jeunesse nenvoie-t-elle pas toutes ses forces sur la première femme qui sy présente ? Béatrix avait hérité de lamour que dédaignait Camille. Calyste regarda faire le débarquement, tout en jetant de temps en temps les yeux sur Le Croisic, espérant voir une barque sortir du port, venir à ce petit promontoire où mugissait la mer, et lui montrer cette Béatrix déjà devenue dans sa pensée ce quétait Béatrix pour Dante, une éternelle statue de marbre aux mains de laquelle il suspendrait ses fleurs et ses couronnes. Il demeurait les bras croisés, perdu dans les méditations de lattente. Un fait digne de remarque, et qui cependant na point été remarqué, cest comme nous soumettons souvent nos sentiments à une volonté, combien nous prenons une sorte dengagement avec nous-mêmes, et comme nous créons notre sort : le hasard ny a certes pas autant de part que nous le croyons. (p.737 de La Comédie humaine, édition de la Pléiade, Tome II.)