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Silvia Baron Supervielle, Le Livre du retour
Domaine français, éditions José Corti.
Après La Distance de sable (Granit, 1983), Lectures du vent et LOr de lincertitude (José Corti, 1988 et 1990), Silvia Baron Supervielle fait paraître un nouveau recueil de poèmes, LEau étrangère, et surtout un nouveau récit, Le Livre du retour, manière de livre intranquille à lusage des voyageurs de ce temps, qui ont perdu leur ombre.
Lie-Tseu disait des morts quils étaient des hommes "rentrés" ou "retournés" et des vivants des "hommes de passage" : "Un voyageur qui ne retrouverait pas le chemin du retour serait sans domicile." Cest à une semblable quête que la narratrice du Livre du retour paraît condamnée. Entre le rivage du départ et celui du retour, la mer demeure linfranchissable distance. "Il se peut que la mer soit la conséquence dun départ. Quelle ait pris naissance dans les larmes des morts séparés quà la suite de cette secousse qui a divisé la terre en deux, en un instant, telle une cataracte jaillie du bas et du haut, la mer a rempli la tranchée, nous laissant toi sur une côte et moi sur lautre."Lexil, la mer, est séparation davec soi-même. "La mer organise notre lumière ; elle est notre centre, notre industrie, notre voyage. Elle nous a été accordée en substitution. Puisquil ne nous est plus permis de nous voir, un miroir a été répandu à nos pieds."
Au moment dentreprendre le voyage, un courrier lui refuse lautorisation de se rendre sur place, daborder aux rives du départ. Elle ne fera plus partie de ce côté-là de la mer, de la terre, des siens, de ses morts, ni de sa langue : "Celui qui a été frappé dun départ ne sera en aucun cas autorisé à reprendre le voyage du retour." Gloria non plus na pas franchi la mer. Prisonnière du phare de Longstone, en compagnie de son père, elle ne sest jamais rendue sur le continent. À partir de la nuit du naufrage, elle est devenue cette héroïne dont un livre fait revivre les exploits avant que la mer ne lappelle à son tour. La narratrice consulte le livre de ce naufrage, qui est aussi celui de Gloria, interroge les estampes du phare de Longstone, et chevauchant Adiós, longe la mer, tente de "récollectionner le Livre du retour". Doù est-elle ? Où ira-t-elle ? Ne pourrait-elle pas, comme Gloria, prendre les devants ! "Le rivage me paraissait une terre neutre où la guerre prenait fin. La terre sy muait en sable. En sable de lau-delà."

La voyageuse referme ses paupières.
Les eût-elle maintenues ouvertes, elle n'aurait pas suivi avec une aussi grande vigilance le parcours qui se trace à partir de la table. Le train a l'air de ralentir son allure, ce qui ne l'induit qu'à s'introduire davantage dans ses visions, où elle a le sentiment que le voyage véritable se déroule.
N'a-t elle pas constaté que ce qui se présente ordinairement à ses yeux, lorsqu'elle les ouvre, se retire aussitôt dans une région indiscernable, et cela non seulement derrière la glace du compartiment, mais aussi derrière cette vitre intangible qui s'intercale en tout lieu ? Dès l'instant qu'elle les aperçoit, les choses se volatilisent, et fréquemment avant même de se faire jour.
En conséquence, quoique le paysage à sa fenêtre la conduise à la destination concertée, celle qui voyage n'aspire pas moins à rejoindre l'expédition que la femme de son rêve aligne d'une aiguillée interrompue à peine par les blancs et infléchie par les ramifications de ses images. De même qu'il est clair qu'elle a déjà pris ce train en sens inverse. La voyageuse sait que la mer est encore loin. La mer, songe-t-elle, ne peut être traversée qu'une seule fois ; elle s'insurge contre les retours, rejette au rivage ceux qui, selon leurs convenances, et plus d'une fois à la dernière minute, entreprennent de faire marche arrière.

Lhistoire est ténue ; les paysages peints dun seul coup de pinceau, se dérobent en leurs détails ; ce qui paraît à portée de la main se dissout, se fond dans lailleurs des ailleurs perdus ; et les visages nont pas de traits ; cest le regard, non pas les yeux, qui attire lauteur : cest lâme quelle voudrait débusquer, et lesprit en tête-à-tête avec lui-même qui lui importe... Cette pudeur est souvent magnifique dans les pages de ce livre du retour, où le langage... jouit dun état de bonheur dont il est lui-même la source.
Hector Banciotti, Le Monde
Silvia Baron Supervielle manie en poète les correspondances les entrelacs de phrases. Sa prose dense, loin de toute complaisance, fait sens. Elle emporte sans armes et bagages, loin des repères dun monde de dénominations et différenciations. De ce côté-ci du littoral, le prosaïque retient les êtres. Flux et reflux, ses mots comme les vers quaccoutumée elle tresse, emmène sur les crêtes dun au-delà sans histoire.
Frédérique Roussel, Le Matricule des Anges
Il y a un discours, une littérature de lexil. Mais lexil nest pas seulement un grand thème littéraire, cest aussi, en nombre duvres, une source cachée, une image dont le dessin demeure secret. Ainsi même lorsquils ne parlent pas directement ou explicitement de lexil, beaucoup de livre trouvent en lui leur origine et ne peuvent se comprendre quà partir de la séparation brutale ou non, rêvé ou vécue par leur auteur. Les titres des livres de poèmes et des récits publiés par Silvia Baron Supervielle peuvent sentendre comme des variations autour de cette origine, des signes de leffort accompli pour rendre plus clair ce dessin : Espace de la mer, La Distance de sable, Le Mur transparent, LOr de lincertitude, Le Livre du retour... Et son dernier récit, La Frontière.
Patrick Kéchichian, Le Monde

 
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