Julien Gracq, Lettrines 2
    Corti, 1974.


     Avec Lettrines, si Julien Gracq inaugure un style d’écriture qui échappe à une définition classique, il ne paraît pas exagéré de penser qu’il renouvelle une forme d’expression originale – appréciée de certains romantiques allemands – que d’autres écrivains vont emprunter après lui. Littérature en fragment, aphoristique, c’ est "un ensemble très libre, une mosaïque de notes de lecture, de réflexions, de souvenirs", dira-t-il dans une interview. Très éloignée de ce que peut être l’écriture du diariste – pas d’introspection ni d’extrait d’œuvre en cours ou à venir –, les Lettrines proviennent de cahiers tenus au jour le jour.


     (...) Le car allégé s’enleva comme une plume pour attaquer l’ultime raidillon qui escalade le plateau du Cap – alors indemne d’hôtels et vierge de parking – et tout à coup la mer que nous longions depuis longtemps sur notre gauche se découvrit à notre droite, vers la baie des Trépassés et la pointe du Van: ce fut tout, ma gorge se noua, je ressentis au creux de l’estomac le premier mouvement du mal de mer – j’eus conscience en une seconde, littéralement, matériellement, de l’énorme masse derrière moi de l’Europe et de l’Asie, et je me sentis comme un projectile au bout du canon, brusquement craché dans la lumière. Je n’ai jamais retrouvé, ni là, ni ailleurs, cette sensation cosmique et brutale d’envol – enivrante, exhilarante – à laquelle je ne m’attendais nullement.
     (Lettrines 2, p. 36 et suivante)


     Relu les pages de Baudelaire sur Poe et sur Wagner. Celles qu’il consacre à Maria Clemm sont graves, émouvantes, pieuses, comme le poème qu’il a écrit sur la servante au grand cœur: il y a chez Baudelaire (le pense aussi aux Petites Vieilles) une ouverture de cœur élective – qu’on ne retrouve presque nulle part ailleurs que chez lui, et qui est une de ses grandeurs les plus cachées – pour ces sœurs de charité, servantes ou aïeules, à la maternité vicariante et anonyme: béguines sans âge, au visage de cire blanchi dans l’ombre de la coiffe, aux mains ouvrières et guérisseuses, qui semblent fondues tout entières dans le creuset de la bonté. Peut-être, à cause du drame que fut pour lui le remariage Aupick, a-t-il instinctivement placé auprès d’une mère très aimée, mais avec déchirement, une intercession plus haute : il est le seul écrivain (avec Proust) à nous faire souvenir que l’enfant en nous a parfois rêvé d’être le fils de son aïeule : maternité spiritualisée égale, tranquille, inépuisable, et toute épurée déjà par la mort, qui est à la maternité charnelle ce que la lumière est à la chaleur.
     (Lettrines 2, p.117)






Critique
1974
256 pages
ISBN : 2-7143-0182-7
13,72 Euros