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Lettres sonores de Valery Afanassiev
Les lettres sonores (zvoukovié pisma) étaient à la mode en URSS au début des années cinquante, époque dont leuphorie se limitait à labondance du caviar. Ce terme évocateur mest venu à lesprit au cours de lenregistrement que je destinais à un ami de Moscou. Je vivais déjà en Occident.
Pendant une quinzaine dannées, nous avons échangé des cassettes : leurs avantages sur les autres modes épistolaires nous paraissaient indéniables.
Jespère que notre amour mutuel pour Flaubert a préservé ce roman des idées reçues ou grandiloquentes dont les présentateurs de la télévision et la plupart de leurs convives font un usage immodéré lorsque les conversations roulent sur la Russie et le Tiers-monde, ou sur la littérature.
Cest un roman à clefs, mais ses clefs ouvrent les portes derrière lesquelles se tiennent Montaigne et Sénancour, Tchouang-tseu et Massenet ; et des mots qui nont rien à voir avec les mots de Sartre. Derrière ces portes, il y a un homme seul qui parle à un magnétophone.
La solitude ne sera jamais démodée.

PREMIERE CASSETTE
Mon cher ami,
Le grand silence digne de l'Académie française des sourds-muets est enfin rompu. J'ai reçu ta cassette avant hier, sans connaître son expéditeur. Nul indice ne présageait la béatitude de ces retrouvailles sonores: elle était enveloppée dans un papier anonyme ne portant que mon nom gribouillé en russe d'une main soviétique.
Au moment où je l'ai sortie de ma boîte aux lettres, je ne savais donc pas qu'elle avait traversé plusieurs frontières infranchissables. Je n'avais aucun pressentiment, aucune prémonition. Mon sixième sens était en proie au doute cartésien.
Je n'ai pas reconnu le parfum de la France.
Je l'ai déposée sur mon bureau. La lumière matinale, répartie de façon égalitaire, ne faisait pas la distinction entre le mobilier indigène et cet objet non identifié, venu d'une autre galaxie: BASF C 60. Compact cassette. LH. Unbespielt, unrecorded, 2x30 min. Made in Germany.

Le regard que l'écrivain pose sur le monde et sur lui-même n'est jamais anodin. Tour à tour grave ou ironique, tendre ou mélancolique, il ouvre une à une les portes où l'ombre des morts se mêle aux vivants. On y croise une foule bigarrée : Montaigne, dont il aime la plcide indifférence et Lao Tseu, platon et Senancour, Proust et Kafka, Cioran et les poètes japonais...
Rien n'est étranger à Afanassiev parce qu'il se montre intensément humain.
Paule Tran, Le Soir, 5 mai 1995.

 
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