Julien Gracq, La Forme d'une ville
Corti, 1985.
"La forme" dune ville est bien le titre, lemblème, mais à limage de la Loire, qui est à la fois la grande écartée et la grande présente du lieu (elle est le nom qui revient le plus souvent dans tout louvrage), ce titre et Julien Gracq y est explicite livre le véritable secret de louvrage : "forme", empreinte, forme que la ville [Nantes] a donnée, de manière capitale et durable à ce "je" qui parle, regarde et se souvient.
Revue 303
La forme dune ville raconte à son début une arrivée dans un monde claustral, elle dé "crit vers la fin un départ dans les rues fraîches e vides de laube, à la fois adieu à la ville et promesse davenir. (Bernhild Boie)

Cela se passait pendant les années de la guerre de 1914-18 ; le tramway, la savonnerie, le défilé glorieux, majestueux, du train au travers des rues, auquel il ne semblait manquer que la haie des acclamations, sont le premier souvenir que jai gardé de Nantes. Sil y passe par intervalles une nuance plus sombre, elle tient à la hauteur des immeubles, à lencavement des rues, qui me surprenait; au total, ce qui surnage de cette prise de contact si fugitive, cestmontant de ses rues sonores, ombreuses et arrosées, de lallégresse de leur agitation, des terrasses de café bondées de lété, rafraîchies comme dune buée par lodeur du citron, de la fraise et de la grenadine, respiré au passage, dans cette cité où le diapason de la vie nétait plus le même, et depuis, inoublié un parfum inconnu, insolite, de modernité. Et ce parfum reste lié, est toujours resté lié pour moi à une saison, saison élue, où tous les pouvoirs secrets, presque érotiques, de la ville se libèrent. Jai aimé, certes, par la suite, le Nantes reclus, encapuchonné, des pesantes brumes dhiver, le dé perforé, rougeoyant à tous ses trous, au coin des rues, du brasero des marchands de marrons grillés et des marchands de galettes de blé noir. Mais lété reste pour moi, depuis mon premier contact avec elle, la saison fatidique de la ville quon a appelée Nantes la Grise. Dès que les chandelles roses et blanches des marronniers commencent à illuminer les Cours, dès que les feuilles des magnolias du Jardin des Plantes retrouvent leur luisant neuf, ces indices à peine perceptibles de la saison élue me montent à la tête, et ce que même lexplosion orchestrale du printemps de la campagne ne pourrait me faire éprouver, le simple sentiment de la soudaine mollesse de lair le réalise: la chaleur sensuelle dun lit défait se répand et coule pour moi à travers les rues.