 |
Julien Gracq, Entretiens,
éditions José Corti, 23 janvier 2002.
Dix ans après la parution des Carnets du grand chemin, ce recueil dentretiens avec Julien Gracq constitue un événement pour tous ceux qui, au fil des ans, ont suivi cet écrivain, un des rares contemporains accueillis par la Pléiade.
Ces entretiens séchelonnent sur plus de 30 ans puisque le premier avec J.L. de Rambures date de 1970 et le dernier, avec Bernhild Boie de 2001.
La variété des interlocuteurs comme celle des questions aboutit à un ensemble cohérent et complet sinon exhaustif où Julien Gracq sexprime sur les sujets les plus divers :
réflexions sur ses méthodes de travail, les processus comme sa conception de lécriture, des personnages, du récit, du temps romanesque, de la littérature ;
mises au point sur ses lectures, les influences dautres écrivains, le rôle de sa formation de géographe et dhistorien dans son travail décrivain, sa façon décrire, son esthétique, sa rencontre avec André Breton et le surréalisme ;
confirmations de ses « préférences » en matière littéraire, musicale, cinématographique, remarques sur sa formation personnelle et sur certains des grands événements du siècle comme sur les paysages, lhistoire, la politique, le rôle de la critique.
Que Julien Gracq se soit très rarement prêté au jeu de linterview rend ce choix dautant plus marquant, dautant plus significatif.

Vitrine Julien Gracq, janvier 2002, rue Médicis,
archives Corti.

Jécris de manière trop intermittente pour avoir une seule méthode de travail : il mest arrivé plus dune fois de passer une année et davantage sans my remettre. Quand jécris, je ne travaille pas avec régularité pas dheures fixes , jévite seulement le travail daprès dîner, qui entraîne immanquablement linsomnie : je mets beaucoup de temps à me débarrasser lesprit de mon écriture du jour. Jessaie simplement, si jécris un récit ou un roman, de ne pas trop espacer les jours de travail, espacement qui rend plus difficile de reprendre le récit dans le ton exact où je lai laissé. Pratiquement, jamais plus de deux heures de travail dans une journée ; au-delà, jai besoin de sortir, daller me promener. Si jécris un texte court, dont lécriture demande à être très surveillée, la marche sert dailleurs souvent à la mise au point presque mécanique dune phrase qui ne ma pas laissé satisfait : elle produit leffet dune espèce de blutage. La phrase qui reste dans mon souvenir à la fin de la promenade tournée et retournée le long du chemin sest débarrassée souvent de son poids mort. En la comparant au retour avec celle que jai laissée écrite, je maperçois quelquefois quil sest produit des élisions heureuses, un tassement, une sorte de nettoyage.
Jai plutôt des habitudes et quelques exigences matérielles. Je nécris pas dans le bruit, dans les lieux agités et remuants, jamais dehors. Pas dallées et venues ; une pièce close et tranquille, la solitude ; jécrirais difficilement ailleurs que devant une fenêtre, de préférence à la campagne, avec une vue étendue devant moi, un lointain.
De quelle manière écrivez-vous ? Je veux dire : comment se présente une page de votre manuscrit ?
Rien ne vous sera caché : jécris comme presque tout le monde, en commençant par le début et en finissant par la fin ; la seule exception sest produite quand jai écrit une fois une pièce de théâtre. Jécris lentement et laborieusement, un peu en boule de neige. La phrase se charge presque toujours, à peine ébauchée, de rejets et dincidentes qui tendent à proliférer et quil me faut ensuite élaguer en partie. Je rature mal. Presque toujours, pendant que je travaille à une phrase, je jette dans la marge une amorce ou un fragment qui concernent la phrase suivante : une espèce dappât.
(Extraits tirés de l'entretien de Julien Gracq avec Jean-Louis de Rambures.)
Jai choisi un pseudonyme, lorsque jai commencé à publier, parce que je voulais séparer nettement mon activité de professeur de mon activité décrivain. Ce pseudonyme navait dans mon esprit aucune signification. Je cherchais une sonorité qui me plaise, et je voulais, pour lensemble du nom et du prénom, un total de trois syllabes.
Vous êtes [...] très discret sur tout ce qui prépare le texte. On ignore vos « travaux » en cours, vos manuscrits.
Je ne suis pas partisan, cest vrai, de faire visiter à linvité les cuisines (ce qui ne mempêche pas dêtre reconnaissant à Ponge de me faire visiter les siennes, de façon si enrichissante). Je naime guère montrer mes manuscrits. En partie parce quils sont une fausse cuisine, farcie dajouts et de ratures parfois trompeuses en ce que jai tendance, après avoir écrit un mot, à le rayer aussitôt pour bien souvent le rétablir, comme si javais besoin de beaucoup de noirs sur ma page, pour des raisons plus plastiques que littéraires. Ce sont là des tics décrivain, qui ne méritent pas quon en ait la coquetterie.
Et puis peut-être y a-t-il là une raison damour-propre, assez stendhalienne : montrer ses manuscrits et ses corrections, cest montrer soi inférieur.
Pourrait-on revenir à cette question qui me paraît importante : vous avez le sentiment de la présence et de la plénitude du monde, et vous écrivez. Mais la littérature nous restitue le monde privé dêtre selon le propos de Blanchot dans La littérature et la mort. Et si vous écrivez, est-ce que le monde serait incomplet sil nétait pas dit ?
Le sentiment que cest plutôt une bonne chose que le monde ait des témoins, qui naturellement témoignent deux-mêmes en même temps que de lui, est sans doute une des raisons qui poussent à écrire. Jai une disposition plutôt contemplative quactive. Je ne suis pas du tout sûr que le monde serait incomplet sil nétait pas dit, plus ou moins bien : cest moi plutôt qui me sentirais tel, dans une certaine mesure : raison tout à fait suffisante pour écrire sans doute. La littérature nous restitue le monde privé d« être », soit ! mais rien non plus ne peut remplacer ce mode de présence-absence quest la fiction ; je membarque sans complexe sur ce radeau de fortune sur lequel, après tout, ont navigué tous les écrivains. Au surplus Valéry remarque quelque part dans ses Cahiers que le mot « être » utilisé métaphysiquement mal défini, mal cerné rend tout de suite les problèmes inutilement vertigineux. Jai envie de lapprouver timidement. Personne ne doute sérieusement que la littérature apporte un supplément, un enrichissement de quelque nature. Il est permis de laisser de côté la question de savoir si cest bien un supplément d « être ».
Vous faites une différence justifiée entre dialogue de théâtre et dialogue de roman. Dans le dialogue de roman, vous pouvez vous permettre plus de latitude, plus de liberté.
Je crois quil y a une différence entre le dialogue de roman et celui du théâtre, tout comme il y a une différence, dans la réalité, entre le dialogue de plein air et le dialogue de huis-clos. Le dialogue de roman tend à être amorti, aéré par la présence du monde extérieur où il plonge, qui ne cesse de léventer, de laccompagner de sa basse. Le dialogue de théâtre tend à être un écorché de dialogue : les angles sont à vif, lagressivité nest pas loin, on se parle au plus près : les propos senchaînent et cèdent la place aux répliques. Il ny a que les plus grands qui échappent à cette logique de duellistes, qui dépare tant de pièces « bien faites ».
(Extraits tirés des entretiens de Julien Gracq et Jean Roudaud.)
Lécrivain doit peut-être se garder pour ses lecteurs et maintenir pour eux cet équilibre entre une vie simple et la tour divoire, de Montaigne, ou la tour de brique de Jules Verne
Vous navez jamais changé sur ce point, votre uvre entière semble être un acte de résistance
la Littérature à lestomac et le refus du Goncourt
Nest-ce pas ce mouvement individualiste qui fait paraître, à certains, lécrivain arrogant ?
Cest possible. Cela tient peut-être aussi au goût effréné que trahit notre époque pour létat de disponibilité et de communication instantanée. On demande aujourdhui à lhomme dÉtat dêtre constamment en prise, en état de dialogue familier et immédiat avec les citoyens. On le demande aussi à lécrivain avec son public, alors que son travail essentiel est décrire des livres de qualité si possible et non de « causer dans le poste », de parader sur les estrades télévisuelles, ou de discuter de ses livres avec les bambins des classes élémentaires. Cela na pas grand sens, ni grande portée, et on a le droit de sen abstenir.
(Extrait tiré de l'entretien de Julien Gracq avec Jean-Paul Dekiss.)

(...) c'est par la sobriété et la clarté de ses réponses que ces Entretiens prennent de l'envergure. Faire un livre assèche forcément toute une partie des souvenirs de l'auteur, que ce livre soit mené à son terme ou non. «En écrivant des romans, on s'appauvrit. Alors -pour moi en tout cas- il ne faut pas s'y mettre à la légère, il faut vraiment en avoir très envie. Je sais que je n'en ai guère à écrire.» Y trouve-t-il cependant du plaisir? «Il est bien difficile de dire si c'est agréable ou désagréable. Je ne sais vraiment pas trop. C'est absorbant, alors quand on s'y est mis, la question ne se pose plus guère.» On dirait que, pour lui, un entretien est composé de «questions qui ne se posent plus guère» (mais auxquelles les réponses peuvent être passionnantes).
Ces entretiens où il est si souvent ironique permettent aussi à Julien Gracq de s'expliquer un peu sur l'ironie, sans que cette ironie soit exclue des explications.
(...) C'est bien Julien Gracq lui-même qui habite chacun de ses livres, même celui-ci.
Mathieu Lindon, La Quête du Gracq, Libération, jeudi 17 janvier 2002
Article intégral sur le site de Libération
Julien Gracq s'est peu confié aux journalistes, encore moins aux caméras de télévision.
Ce choix du retrait, de quelque manière qu'on l'interprète, il le partage avec un nombre réduit d'écrivains du XXe siècle. Cette attitude donne à sa parole, lorsqu'elle est enfin émise ou publiée, un poids auquel ne peut évidemment prétendre un discours multiplié et ininterrompu.
En rassemblant, dans l'ordre chronologique, sept entretiens de l'écrivain, donnés de 1970 à 2001, les éditions José Corti - éditeur fidèle à Gracq depuis 1938 - confèrent à ce livre la dignité d'une uvre.
(...) Julien Gracq répugnant autant à la confession intime qu'aux considérations générales sur le monde tel qu'il est ou devrait être, toutes les questions et leurs réponses ont la littérature et ses alentours pour sujet. Les interrogations à tonalité biographique elles-mêmes conduisent, ramènent, aux livres, vecteurs exclusifs du rapport au lecteur. Les réponses éclairent les uvres, non au titre d'une critique ou d'un commentaire, mais à celui de la connaissance que l'auteur possède lui-même de son travail, de son origine et de sa signification.
Une stature d'homme de lettres se met ainsi en place, que l'écrivain maîtrise tant qu'il est là pour le faire. Précisons que la parfaite probité et la hauteur du propos de Julien Gracq, le détachement qu'il a toujours manifesté à l'égard des prestiges mondains ou sociaux, la conscience enfin qu'il a de son art, l'éloignent de tout soupçon de calcul vulgaire ou vaniteux.
Patrick Kéchichian, Julien Gracq tient parole, Le Monde des Livres, 25 janvier 2002.
Lectures, paysages, essence secrète de la littérature : voici de quoi sont faites ces conversations, dont le caractère très intime, lorsqu'il est là, lorsqu'on le ressent, de façon parfois prégnante, ne tient bien evidemment jamais à quelque confidence personnelle livrée comme par mégarde, mais bien au sentiment qu'on a, par instants, d'approcher, presque de toucher une clé de cette uvre si teintée de secret comme si la porte en demeurait entrebâillée, laissant flotter dans la pièce des zones d'ombre.
(...) de la fréquentation assidue de la géographie, dans sa dimension la plus concrète, la plus physique, Julien Gracq a tiré l'enseignement que le monde, la réalité palpable, repose sur "des équilibres très savants, des symétries, des oppositions, des communications", ainsi que doit le faire une uvre d'art.
(...) Guetteur patient, regardeur inlassable "en toutes choses, sauf en littérature, l'attitude du spectateur m'est plus naturelle que celle du participant", dit-il Julien Gracq se tient loin de Mallarmé et de la conviction selon laquelle existeraient, en marge du monde tel qu'y évolue l'homme, des sortes "d'arrière-monde poétiques", territoires arpentés par les écrivains. "Le monde, dit-il est un tout, tout est en lui ; de la vie banale aux sommets de l'art, il n'y a pas rupture, mais épanouissement magique, qui tient à une inversion intime de l'attention (...)".
Il est question, au fil des pages, de bien d'autres choses : d'enfance souvent, de lectures de jeunesse Jules Verne bien sûr, mais aussi Poe, et très tôt Stendhal , de la ville de Nantes, de voyages, du choix de cette sorte d'érémitisme qui garde Gracq reclus à Saint-Florent-le-Vieil, de ses méthodes de travail, de la genèse d'un livre...Toujours la voix de l'écrivain est d'une clarté remarquable, d'une assurance et d'une indépendance rares. Une confiance qui ne repose pas sur le sentiment d'être investi de quelque mission que ce soit.
Nathalie Crom, Gracq, Le Sentiment géographique, La Croix, 24 janvier 2002.
Des thèmes récurrents reviennent tout au long de ces entretiens. La passion pour la géographie, l'admiration pour André Breton, le goût de la promenade, le besoin de la rêverie, la préférence pour les lisières et les frontières. Son itinéraire littéraire a été balisé par Poe, Stendhal, Breton. Sans oublier l'enchantement créé par Jules Verne et l'éblouissement provoqué par Richard Wagner.
Le style de Julien Gracq, à l'oral comme à I'écrit, dissipe le flou. Des formules claquent sans bruit de ferraille. (...)
Julien Gracq redit son peu de goût pour la littérature américaine (« I'originalité a tendance à y être criarde ») et pour les pièces de théâtre actuelles (« à cause de l'impérialisme arbitraire, et parfois presque délirant, des metteurs en scène »). Il livre, comme on pouvait s'y attendre, peu d'éléments personnels.
Les moments les plus passionnants sont ceux où il s'explique sur la maturation de son uvre. Écriture décrite comme laborieuse, personnages assoiffés d'espaces, primauté donnée au rythme. Il affirme son besoin, comme lecteur et comme auteur, d'humour. Et il s'étonne, avec une certaine ironie, de n'être pas poussé dans le fossé par la génération qui le suit.
Marie-Laure Delorme, Julien Gracq au-dessus des brumes, Le Journal du Dimanche, 27 janvier 2002.
La poésie surgit là où on ne l'attend pas, sans discontinuité avec la vie. Que Gracq évoque en détail l'uvre totalisante de Jules Verne (...) ou qu'il évoque sa lecture de Proust ou de Flaubert, de Jünger ou de Spengler, sa relation au cinéma, à la peinture ou au jazz, sa brêve incursion dans le théâtre avec Le Roi pêcheur, c'est la singularité d'une expérience qui se fait entendre et sa réfraction dans l'uvre romanesque ou sa mise en forme fragmentaire dans une démarche d'essayiste qui, résolument, s'écarte des thèses ou théories critiques, cherche à demeurer au plus près des émotions, ce pour quoi les mots sont requis. Leurs vertus suggestives et poétiques se font passeurs d'un climat affectif persistant, d'un continuum dans les uvres lues et celles écrites.
Anne Thébaud, L'Homme des chemins de traverse, La Quinzaine littéraire, 1/15 février 2002.
(...)Gracq est à son mieux quand il parle de ce quil a connu. Et quand il en parle avec un décalage. Où Gracq se surpasse, cest quand il parle des écrivains. Et des écrivains quil aime. De Breton, certes, de Lautréamont et davantage encore de Chateaubriand et de Stendhal. Mais surtout de Jules Verne, son admiration la plus ancienne, la plus tenace, la plus enfantine. Comme il est têtu avec Jules Verne. Il la lu quand il avait 6 ans, 10 ans,11 ans, il la lu toute sa vie. «Il y a eu Jules Verne. Je le vénère, un peu filialement. Je supporte mal quon dise du mal de lui. Ses défauts, son bâclage mattendrissent. [
] Cest mon primitif à moi. Et nul ne me donnera jamais honte de répéter que "les Aventures du capitaine Hatteras" sont un chef-duvre.» Il a 90 ans quand il répète ça à Jean-Paul Dekiss dans ses entretiens avec lui dans la «Revue Jules Verne». Cest un cri du cur: «Jules Verne a été la passion de lecture de toute mon enfance, et je ne men suis jamais détaché; je le relis encore dans lédition en livre de poche que je possède.»
(...) Il lui a fallu plus dune quarantaine dannées pour trouver son truc. Et ça continue. Dailleurs, il le dit à Jérôme [Garcin, cf ci-dessous], il sen explique: «Et cest pas faute de noircir chaque jour des cahiers, décrire des "fragments" [
]» Mais il prétend quil est trop paresseux pour les relire. «En vérité, je redoute le livre de trop. Jai toujours le savoir-faire, je crois que ça ne se perd pas, mais ma mémoire nest plus aussi vive.» Bah! On a toujours trop de mémoire. Oui, cet entretien, je vous le recommande. Il y a un Gracq en liberté autant quon peut lêtre quand on va avoir 92 ans. En liberté aussi, parce quon va avoir cet âge. Un Gracq qui vous fait du bien, qui vous réconforte à sa façon.
La chronique de Bernard Frank, Nen faire quà sa tête, Le Nouvel Observateur, 31 janvier 2002.
Article intégral sur le site du Nouvel Observateur.
Les Entretiens permettent d'éclairer, dans leur vaste complexité, l'aventure de l'écriture et le labeur de l'écrivain ; de définir des conceptions littéraires ; de révéler, aussi, le sens de certains détails qui, chez Julien Gracq, n'en sont jamais.
Critique, lecture, long échange voué à Jules Verne, "préférences", musique, cinéma, géographie, histoire, (...), vie professionnelle et carrière d'une uvre
Il serait vain de vouloir suggérer les sujets qu'aborde Julien Gracq avec sa coutumière acuité et une intégrité qu'on pourrait soupçonner de froideur. C'est chacune de ses phrases, à vrai lire, qui mériterait d'être citée.
Heureux les lecteurs qui emprunteront les beaux et grands chemins de ce livre!
Dominique Mondoloni, Paroles de Gracq, Var matin, 27 janvier 2001.
Lire Julien Gracq, c'est toujours faire un long voyage. Ou plutôt une promenade.
À l'étendue, où aime se dissoudre l'homme moderne, l'auteur des Carnets du Grand chemin préfère la profondeur, revenant sans cesse aux mêmes écrivains, aux mêmes souvenirs, aux mêmes désirs, aux mêmes questions. On sait où est son cur : routes, cartes, confins, regards, reliefs, fleuves, histoires, lisières, frontières. (...)
Seul parmi ses contemporains, Julien Gracq ne l'est cependant jamais au milieu de ses livres. Une poignée d'auteurs élus à l'orée de l'âge d'homme l'accompagnent comme des ombres chinoises. (...)
Comme François Couperin, Julien Gracq aime beaucoup mieux ce qui le touche que ce qui le surprend. Et si le voyage peut le surprendre, la promenade le touche. Que ce soit dans les conversations, dans les livres, dans l'espace ou dans le temps, il donne l'avantage à celle-ci sur celui-là.
(...) Trente années s'échelonnent entre la première et la dernière de ses conversations : une profonde unité s'y manifeste pourtant.
Sébastien Lapaque, Julien Gracq, le promeneur immobile, Le Figaro Littéraire, jeudi 31 janvier 2002.
Entrons (...) à pas de loup dans ces Entretiens (...). Il y a beaucoup à retenir, à méditer, à remâcher. Sur la littérature, sur le langage, sur les hommes. Suivons à travers les mots de ce volume l'empreinte de l'ami Jünger marchant seul à ras des Eaux Étroites. C'est un murmurant à la voix limpide et pure. C'est un ensorceleur au profit d'anonyme. C'est Julien Gracq comme s'il avait écrit lui-même ces pages.
Didier Pobel, Julien Gracq ou presque, Dauphiné, février 2002.
Ces entretiens invitent le lecteur à une véritable navigation intérieure dans l'uvre de Julien Gracq. À recommander, donc, à ses admirateurs comme à ceux qui aujourd'hui découvrent le Rivage des Syrtes ou Un balcon en forêt.
Jacques Franck, Julien Gracq en ses prérérences, La Libre Belgique, 13 février 2002.
Nul mieux que [Julien Gracq] ne vérifie l'adage proustien qu'un écrivain ne se confond pas avec l'homme social et qu'il est vain de chercher le secret de son uvre dans les replis de sa biographie.
(...) Ce qui frappe d'abord, c'est le timbre d'une voix, reconnaissable entre toutes. Si la parole de l'écrivain ne reproduit pas toutes les singularités et les beautés de son écriture, elle possède cette netteté, cette densité, cette limpidité cristalline qui, alliées à l'originalité des métaphores et du lexique, à l'ampleur de la phrase, constituent la marque distinctive de son style. Nulle pose, nulle emphase, dans ces réponses fouillées (...), aux questions d'interlocuteurs passionnés (...) mais une modestie, un humour, et une franchise, qui ne laisseront pas de surprendre ceux qui voient en Julien Gracq la statue du Commandeur des lettres françaises.
Second trait caractéristique : la conception résolument antiromantique que l'auteur se fait de la littérature. (...) De l'exercice de la littérature il n'est pas sûr d'attendre quelque chose, sinon l'espoir très concret de la réalisation , pas plus qu'il ne célèbre en elle, une vocation à divulguer un "message", une rupture avec la prose du monde (...).
En littérature, il ne s'occupe que de ses préférences, sans souci des classements et des modes.
(...) c'est un plaisir sans mélange que de prendre part à la conversation d'un contemporain capital et inactuel (...).
Bruno de Cessole, Julien Gracq, le réfractaire des bords de Loire, Valeurs actuelles, 8 février 2002.
Peu importe que ces différentes conversations semblent souvent explorer les mêmes questions : la répétition des réponses qui diffèrent dans leur formulation, dans les références qui les nourrissent, offre au lecteur la possibilité d'approfondir son approche en écoutant l'écrivain interrogé, voire en se mettant à sa place. Le ton des réponses de Julien Gracq, par leur vigueur et par une simplicité qui fait échapper ces Entretiens aux conventions d'un genre mondain, invite chaque lecteur à puiser dans ses propres expériences de la lecture et de l'écriture.
Pour illustrer cette approche, celle du plaisir de la lecture et celle du jugement littéraire, Julien Gracq évoque ses retrouvailles avec Jules Verne lors de la réédition en livre de poche des romans tant aimés de l'enfance : il y retrouve intacte cette joie initiale de la lecture, sans renoncer au regard de celui qui a beaucoup lu et qui est donc capable désormais d'analyser, au fil de sa lecture les moyens littéraires mis en uvre. Le vrai lecteur serait donc au fond celui qui serait capable d'allier dans le même plaisir de lire la joie presque naïve du parcours dans l'uvre et la délectation lucide du jugement littéraire.
Au gré de ces libres propos, Julien Gracq tente à plusieurs reprises de retracer les étapes du parcours suivi par la littérature française, du roman classique au roman existentialiste, en passant par l'âge romantique et par le surréalisme. Outre l'intérêt évident de ces mises en perspective originales, elles s'accompagnent de portraits et de raccourcis saisissants de Balzac, «Je l'appelle un formidable débarquement de mobilier
les Galeries Barbès» à Jules Verne, « révélateur de mondes ».
L'entretien accordé à Jean-Louis Tissier, centré sur l'intérêt de Julien Gracq pour la géographie, ( « j'ai eu assez vite le goût de regarder les paysages
» ), qu'il a étudiée et enseignée, mérite une mention particulière.
il y a là une tentative de définition et d'exploration assez systématiques d'une discipline et en même temps la mise en évidence de liens entre la science et la poésie qui échappent à toute catégorisation trop marquée.
Au terme de cette lecture, on pourrait former le souhait que des bibliothécaires tentent de reconstituer à l'intention de leurs publics une sorte de « bibliothèque de l'écrivain » réunissant les nombreux textes auxquels se réfère le romancier au fil des échanges.
Ressources, n° 3 2002, Dominique Arot
Beau et intéressant recueil que ces six entretiens publiés dans des magazines ou des revues, à l'exception de celui de Jean Roudaut, Autour du roi pêcheur. Qu'il s'exprime sur le roman, l'écriture, son rapport au monde Julien Gracq, on le sait, enseigna toute sa vie la géographie , son goût des paysages, ses lectures, ses préférences littéraires, artistiques ou cinématographiques, l'auteur du Rivage des Syrtes demeure fidèle à ses engagements d'écrivain, à cette écriture qui chez lui est une éthique autant qu'une esthétique.
Ces entretiens donnent à voir un écrivain soucieux de l'univers qui l'entoure, sensible à son temps, exigeant avec lui-même. Menant sa route sans jamais dévier. Un esprit libre.
Télérama, 24 avril 2002, Michèle Gazier
J. Gracq est un écrivain « secret », c'est-à-dire qu'il ne se montre pas, qu'il ne participe pas à des émissions de radio ou de télévision. C'est pourquoi ces entretiens sont précieux pour les lecteurs qui l'apprécient.
Au fil des réponses apparaissent l'évocation de son enfant au bord de la Loire, sa formation de géographe, et l'amour qu'il porte à cette discipline, son goût pour la lecture ; puis, plus tard, ce fut, à Normale sup., la découverte du monde du théâtre et de la musique, l'opéra de Wagner en particulier. Comment il est passé de l'enseignement de la géographie à la littérature, c'est une sorte de mystère qu'il analyse avec finesse. La composition de ses romans ? C'est une espèce d'alchimie, dont le lecteur entrevoit le caractère indéchiffrable.
Naturellement, il évoque longuement les écrivains qui l'ont marqué. Il apprécie Stendhal (il emprunte son prénom à son héros), Flaubert, Balzac, Zola, Giono
Mais celui qui l'a éveillé à l'amour de la lecture, celui vers lequel il revient toujours, c'est Jules Verne.
Ainsi, au fil de ces entretiens, le lecteur peut-il, à la fois, pénétrer un peu dans le jardin secret de l'écrivain, et mieux appréhender l'ensemble de son uvre.
Bulletin du CPED, mai 2002, Paule Baltzinger
En ligne sur d'autres sites :
Sur le site du Nouvel Observateur, Un Balcon en Anjou : Jérôme Garcin raconte à la première personne une journée passée avec Julien Gracq à Saint-Florent-Le-Vieil.
Sur le site de l'Express : Paroles de Julien Gracq, par Daniel Rondeau suivi de quelques pages d'extraits.

Vitrine Julien Gracq, janvier 2002, rue Médicis,
archives Corti.


|
|