Julien Gracq, Carnets du grand chemin
Corti, 1992.
Le grand chemin auquel se réfèrent les notes qui forment ce livre est, bien sûr, celui qui traverse et relie les paysages de la terre. Il est aussi, quelquefois, celui du rêve, et souvent celui de la mémoire, la mienne et aussi la mémoire collective, parfois la plus lointaine : l'histoire, et par là il est aussi celui de la lecture et de l'art. La "secondarité" est dans mon caractère ; partagé entre l'anticipation et le souvenir, il me semble ne m'être pratiquement jamais absenté d'un univers à quatre dimensions. J'ai essayé dans ce recueil, à l'inverse de ce que j'avais fait dans Lettrines, de grouper des notes essentiellement disparates par familles, pour communiquer quelque ordre à leur lecture. Si le résultat n'en est pas tout à fait probant, je m'en console, en me persuadant que le tout se reflète un peu dans chacun des fragments qui le composent, et que ces notes ne s'arrangent qu'assez mal de compartiments.
Julien Gracq, p.7

(voir également, Julien Gracq, la lecture et lécriture, par lui-même)
Je n'ai jamais revu, depuis la guerre, monter au-dessus des grèves de mer de l'automne ce signal de solitude, qui était un adieu presque mystique à l'agitation et à la joie des vacances : les fumées des goémoniers du Finistère. On pratiquait alors, après les marées d'équinoxe, de longues tranchées dans le sable où on entassait le goémon d'épave sec, en prenant soin de ménager par-dessous une aération : après combustion, on recueillait les cendres riches en soude. J'observais ces travaux souvent près de Saint-Guénolé. L'industrie chimique moderne a dû depuis belle lurette liquider cet artisanat préhistorique, parti rejoindre les feux couverts des anciennes meules des charbonniers. Mais une part de la poésie de l'automne a déserté pour moi avec lui les plages d'octobre. C'était une fumée tremblée, qui montait d'abord presque transparente, comme la vibration de la chaleur sur l'asphalte des routes d'été, avant de se densifier faiblement en bouffées d'un blanc gris qui dérivaient lentement dans le fil du vent au-dessus du sable. Il y avait là la paix presque souriante de l'été consumé et du rideau tombé, et aussi la petite âme songeuse, menacée et pourtant opiniâtre, qui s'éveille dans tous les feux qui brûlent au bord de la mer.
Sion : onze heures du matin, ciel aux trois quarts dégagé, mer très calme. Une frise de cumulus blancs, peu élevée au-dessus de l'horizon de mer, reçoit les rayons de soleil de face, et allonge sur l'eau sans rides, au pied de chaque masse cotonneuse, un reflet de lumière blanche presque aussi marqué qu'un reflet de lune. Je n'avais jamais distingué cet effet de lumière, peu accentué, mais parfaitement net, qui semble alléger encore le paysage de mer déjà par lui-même très lumineux et le dématérialiser, alors que la traînée de la lune sur l'eau noire m'a toujours semblé, au contraire, rendre la nuit particulièrement oppressante. J'ai plaisir à débusquer ces nuances paysagistes ; ce sont des acquis qui jamais plus ne se laisseront tout à fait oublier : l'enrichissement des nuances saisissables du visage terrestre et de son expression est pour moi de tout autre conséquence que la saisie d'une subtilité psychologique.

Ces notes de voyage, de travail et de lecture sont consacrées à des lieux, à des uvres et au savoir-faire des créateurs. Rarement longues de plus dune page, elles sont écrites avec un souci de style aigu et, dirai-je, majestueux. Julien Gracq possède en effet toutes les qualités et ambitions du grand ton : précision, ampleur, musicalité, ironie, familiarité. Chaque morceau est composé comme lorfèvre monte une pierre ou comme le chanteur tient la note, sans quon sente jamais leffort ni lartifice. Un peu hautain parfois, Gracq se fait pardonner sa superbe par la minutie modeste avec laquelle il travaille chaque phrase. Il est, en littérature, un artisan-seigneur, et peut-être le dernier de sa race.
François Nourissier, Le Figaro Magazine.
Les Carnets du Grand Chemin, recueil mûri lentement et savamment composite, mêlant paysages, histoire et littérature, par un grand classique, nostalgique des messes dantan.
Antoine de Gaudemar, La Croix.
Le plus beau Gracq est assurément le voyageur. Quelques textes inédits dune énigmatique perfection le prouvent encore.
Jacques-Pierre Amette, Le Point