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| Georges Picard, Le Bar de l'insomnie, éditions Corti, 2004. Trois personnages, deux hommes, une femme, se retrouvent somnambuliquement, soir après soir, dans un bar. Soustraits à la routine immémoriale du rythme biologique, ils ne dorment plus. Ils sont passés du côté des fantômes, traversant les nuits sur le qui-vive et les jours au jugé. Charlie, le barman manipulateur, Erda, la maîtresse paradoxale dun amant qui dort toujours, et le narrateur, errant pendant la journée dans Paris sous le coup dune confusion mentale qui lui fait perdre jusquà son identité, forment, selon son expression, une sorte de « triade mythologique » : Quelle farce ! Je riais jaune en imaginant quil existait une probabilité pour que nos existences restent unies à jamais, figées dans une insomnie transcendantale. LInsomnie est ici la matrice dun récit ironique où le narrateur partage une amitié muette avec un Vampire, des coups avec des passants et des propos désabusés avec ses compagnons de bar, dans lattente dune révélation sur le sens de cette veille perpétuelle. I Je suis insomniaque. Cette disposition, née dun désordre physiologique, ma donné une sorte dirritabilité, doublée dune lucidité seconde grâce à laquelle je déchiffre rapidement des significations habituellement cachées aux gens qui dorment bien. Je marche au café et aux intuitions. Mon cur tient par ces deux ressorts, et sil lui arrive parfois de taper fort jusquà exacerber la conscience de ma fatigue, il me laisse le plus souvent tranquille. Il est vrai que ce sont les yeux qui paient le plus fort tribut à mes insomnies. De vraies pelotes daiguilles noyées dans un brouillard déternel petit matin. Au début, je les essuyais souvent ; jy ai renoncé, car les frottements continuels rougissaient mes paupières. Les larmes, si elles évitent le dessèchement de la cornée, troublent la vision première des choses, la plus évidente et la plus stable, au profit dune vision seconde que lon peut qualifier dartificielle, si lon aime la facilité. Je ne laime pas, comme tous les insomniaques. Cest sans doute pour cette raison que nous traversons les nuits sur le qui-vive et les jours au jugé. Pour dormir, il ne faut pas compliquer lexistence. Tous ces corps qui dorment à trois heures du matin, enveloppés de silence Les yeux ouverts, je les imagine, non sans agacement. Cette immense inconscience sur la ville, croirait-on que je la sens peser sur moi, parfois, comme une menace ? Le monde est un défi continuel pour linsomniaque. Là où les hommes ordinaires se glissent comme naturellement, je ne vois quempêchements, énigmes et provocations. On se trompe si lon croit que le dérèglement insomniaque fait pénétrer lesprit dans un monde plus beau et plus riche que celui, routinier, dans lequel les gens uvrent après une bonne nuit de sommeil. Le monde de linsomniaque serait plutôt plus pauvre, comme la charpente par rapport à la construction quelle soutient, comme le squelette sous le poids des muscles et de la chair. Il faut pouvoir comprendre ce que signifie voir quand le corps est à bout. Jen fis, il y a quelques années déjà, une première expérience, évidemment énigmatique car, si elle possède un sens, celui-ci semble perdu dans son apparente étrangeté. * Je faisais la queue devant un cinéma. Il était dix heures du soir. Le ciel était sombre, avec quelques colorations mauves au-dessus des immeubles. Je navais pas dormi depuis deux jours. Je pensais calmer le scintillement incessant qui me brouillait la vue par la confrontation forcée avec un défilement dimages dont leffet hallucinatoire maurait mis dans un état de semi-somnolence qui valait peut-être le sommeil. Tout à coup, un vent chaud inhabituel en cette saison se mit à souffler. Il soulevait des nuages de poussière qui frappaient les visages en semblant les couvrir dune sorte de voile hébété. Deux chats qui se disputaient une rognure sarrêtèrent pour me regarder. La rue était silencieuse. Je consultai ma montre : vingt-deux heures sept. Les spectateurs de la séance précédente nétaient pas encore sortis. Et nous, nous attendions, en formant une file bien rangée. Devant moi, un couple narrêtait pas de se quereller. À cause du vent qui soufflait de plus en plus fort, je ne comprenais pas ce que lhomme et la femme disaient, mais en observant leurs lèvres, je vis quils parlaient en même temps. Cela naurait pas suffi à me mettre la puce à loreille si une bizarrerie datmosphère ne mavait pas intrigué. Je fis deux pas latéraux : aussitôt, la file se referma sur le vide que javais laissé. |
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Georges Picard, Le Bar de l'insomnie, Corti, 2004 224 pages ISBN : 2-7143-0870-8 15,50 Euros |
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