Julien Gracq, Autour des sept collines.
Corti, 1988.
"Je nai jamais été à Rome", écrivait Julien Gracq dans Lettrines 2, et il poursuivait : "Un jour ou lautre me verra bien sur ses chemins, puisquil paraît que tous y mènent, mais quy trouverai-je ?" Cette probabilité, envisagée sans excès denthousiasme, trouva à se réaliser au printemps 1976.
(Cité par Bernhild Boie)

Quelle étrangeté que denclore lidée dempire universel dans un nom de ville ! et de ly laisser oubliée depuis quinze cents ans. Il y a une atmosphère de déshérence distraite qui est propre à Rome. On se promène dans ses rues, on est retenu par léchelonnement démesuré au long des siècles des souvenirs monumentaux, par la prolifération des édifices insignes, par lentassement des uvres dart cependant que le sentiment diffus dune absence, dune vacance centrale se fait jour. Comme si on parcourait les salles dun palais où le maître fabuleux de céans, par quelque lubie incompréhensible, se fait celer, et ny est plus pour personne.
Singulière ville, qui a évacué sur la pointe des pieds lordre des tableaux chronologiques et des annales historiques, pour ne plus relever sérieusement que des computations apocalyptiques, millénaristes, de Malachie, de Joachim de Flore, et de Nostradamus. Avec cet air sournois quelle conserve de rêver les yeux mi-clos par-delà les siècles. A la Troisième Rome ?
Cependant la Sibylle au visage latin
Est endormie encor sous larc de Constantin
Et rien na dérangé le sévère portique.

Dès les premières lignes on retrouve un Julien Gracq au vitriol qui prévient gentiment son lecteur. "Le respect est une attitude dans laquelle je ne brille pas beaucoup." On sent déjà les tremblements de quelques promeneurs cacochymes et les vacillements de jambes de quelques historiens non moins languissants. "A Rome, tout est alluvion, et tout est allusion." Ca y est, cest parti ! Le voyage commence.
Laurent Lemire, La Croix
Entreprise passionnante, qui vise à sinterroger sur les rapports du regard et de lintelligence, et à faire de lil non pas linstrument dun vague plaisir dappoint, mais un organe essentiel de lesprit. Et cest un grand livre que cette flânerie dans Rome et autour de Rome, parce que, fondée sur le mouvement dune humeur massacrante et bien décidée à massacrer en effet les conventions de la beauté que nous allons cautionner au fil de nos huit jours de transhumance culturelle, pension comprise, sa vigilante promenade, tout occupée à démythifier les automatismes extasiés du prêt à rêver qui embouteille les aéroports, ne détruit les conventions romaines que pour capter, paradoxalement, au terme dune irrévérencieuse enquête, un peu de la vraie magie de la capitale italienne.
Renaud Matignon, Le Figaro.