Robert Davreu, au passage de l'heure, éditions José Corti, septembre 2001.


    
 En manière de postface et dans sa toute dernière ligne, mais comme en suspens entre mots venus et mots à venir, Robert Davreu nous dit :

          
« La nuit serait éternelle sans la nuit. »

     Telle est bien la formule palimpseste de ce nouveau recueil : au passage de l’heure où le poète nous invite à la parthénogenèse de toutes nos ténèbres. Les mots doivent naître des mots, la nuit doit surgir de la nuit car les uns sans le (re)doublement des mêmes (re)formulés, les unes sans le passage à témoin des mêmes un rien éclairées sont encore plus vains que toutes nos vanités.
     Qu’il en appelle au temps – souvent flou – (« entre deux époques de glaciation imprécise »), qu’il en appelle à l’histoire (« L’ombre cathare se retranche »), qu’il en appelle à l’espace (« en tous horizons tous ailleurs »), toujours le (nous) taraude la question au cœur même de l’appel :
 
           
« Qui étaient-ils tous ces soleils contraires
               dans l’outremer d’un temps impartagé ? »







     
Malin qui saurait dire le miel,
     sa couleur treize et l’écho des prières,
     l’isocèle et l’étoffe aux teintes amuies
     et l’arc-en-ciel gitan dans une erreur d’affiche
     comme autant de visages des villes traversées

     Couleurs ammoniacales, le désert parle
     et dit ses plaies miraculeuses,
     ne peint qu’une fois ses erreurs
     embrouillant loin ses lignes

                        ***

     
Quelle aube s’agglutine aux cheveux noirs des dunes
     quand au tour de compas d’une peur dérisoire
     le cœur se rapetisse et, géomètre aveugle,
     cherche l’impasse d’une passe éteignant
     la passion du large ?

     Serait-ce que      l’heure n’est plus à rien,
     plus même à la secrète compassion
     d’une guerre muette et solitaire
     où chaque pas invente      Une autre carte
     avant de s’effacer ?

     Serait-ce que l’argile a fini de durcir
     et fini d’avoir soif comme ces centenaires
     aux paupières d’iguanes dans un masque recuit
     et prêt à s’écailler
     au moindre souffle reconnu ?

     Serait-ce que la nuit est beaucoup trop précise
     qui donne à lire le cristal de l’estran,
     quand le jour fige et brouille les vignes
     et nomme réel le néant
     de ses garde-fous et balises ?

                        ***

     «
Pâleur, couleur passant passée au passage de l’heure sous le
     globe soudain plus rond de l’œil, globe soudain
     quand plus rien ne se sait qu’entre mille piqûres
     cet instant suspendu réfléchi sans pensée
     où la sortie s’annonce
     entre lumière et lumière
     dans la retenue d’un mot     d’une main »





     Nous sommes loin de toute envolée lyrique dans l'univers de Robert Davreu. Et de toute rhétorique. La voix qui en émane est rauque – rocailleuse. Le paysage mental qu'elle nous fait découvrir est un monde de désagrément, de questionnement sans fin, de visions insoutenables. Adieu saisons, adieu châteaux, adieu toute poésie qui charme et console : nous sommes plongés dans la gravité d'images blessantes, d'idées qui salissent, de temps qui corrodent et corrompent. Et le ressassement est le métier à tisser du sens, comme le ressac d'une mer qui n'est plus rien de fascinante ; c'est la machination de la perte et de la révélation de perte, du sens qui fuit, de la raison qui s'égare, d'anabases conduisant au néant. (...)
     Cette écriture sans concession, mais sans austérité est celle d'une douleur, quand le corps se dissocie de la voix et que l'œil voit ce qu'il ne devrait pas voir, le visage de Méduse, en somme la vérité en face.
  Verso N°28, octobre 2002.




Au passage de l'heure

Robert Davreu,
au passage de l'heure

2001
80 pages
ISBN : 2-7143-0755-8
85 F 12,96 Euros