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L'Âge de Rose : récit de Claude Louis-Combet.
Les Vies des saints de la tradition chrétienne (mais cette remarque vaut, je crois, pour toutes les religions) constituent une fabuleuse richesse d'imaginaire. Celui qui a grandi, toute son enfance et son adolescence, consciemment et inconsciemment, dans le sein de sa sainte mère l'Église, et qui est devenu, avec le temps, le rêveur nostalgique de sa propre existence, trouve, en ces récits surannés, matière à brassage de fantasmes et à fixations d'affects.
Les personnages de la littérature hagiographique expriment, au degré supérieur, sur les hautes cimes de la sublimation et dans la proximité du sacré, qui fait trembler, les pulsions de tous les désirs, les contradictions du moi et du monde, les conflits de l'élan vital et des forces de dissolution et d'annihilation. Ils expérimentent tout ce que l'humanité peut savoir de plus excessif sur l'amour, le sacrifice, la perdition, l'anéantissement. Ils incarnent de prodigieuses images libidinales et leur vie se tient sur un fil tendu et ténu, prêt à se rompre : celui qui sépare la sainteté de la perversité.
Rose de Lima, qui vécut au temps des conquistadors et fut la première sainte officielle reconnue de l'Amérique latine, apparaît comme le point focal d'une histoire sanglante, lourde de culpabilité collective. L'autopunition, l'auto-destruction, le délire flagellatoire et mutilatoire de la vierge péruvienne signalent l'abcès de fixation qui draine toute la violence des inassouvissements de la chair comme de la foi.
Le narrateur de cette histoire, quant à lui, saisit l'occasion de son investigation dans le passé et de sa rencontre avec une figure très singulière de sainteté chrétienne au féminin, pour trafiquer et troquer celle-ci, des émotions, des sentiments, des visions qui lui appartiennent en propre. Ce processus, hautement subjectif, d'identification, de projection, d'appropriation et d'échange est au cur de l'entreprise mythobiographique dont Rose de Lima fait ici dernier supplice tous les frais.
Claude Louis-Combet

À ce point rempli, en attente, en suspens...
Je le vois émerger progressivement du fond de la nuit. Il apparaît en tête, sur son alezan. Ce n'est pas encore son visage. C'est même comme s'il n'en avait pas : une ombre à peine issue de l'ombre et que seule distingue la luisance du casque et de la cuirasse. Cette forme guerrière, on peut se la représenter au souvenir d'images, dans les tableaux des maîtres espagnols ou flamands, contemporains. Le métal a accroché un rai de lumière nocturne et il s'exalte. Une main tient la bride, I 'autre s'appuie fermement sur le pommeau de l'épée dont le fourreau reste obscur. A la souplesse sinueuse du cheval, le corps de l'homme oppose son contrepoint de raideur concentrée, son énergie taciturne fixée sur un horizon hors de champ : peut-être un horizon purement intérieur, sans commune mesure avec les repères de ce bas monde. Gaspard se tient en avant. C'est lui qui dirige l'expédition - une trentaine de cavaliers : casques, cuirasses, mantelets, jambières, éperons, arquebuses - le silence en armes, dans la pression des corps, la tension des énergies, la puissance opaque de désirs sans figure. Nul cliquetis, nul tintement, les chevaux ont la forme dense et chaleureuse de leur souffle, à profusion. Cette respiration animale ramasse toute la générosité possible, ici, de l'espace et du temps. Nul ne saurait dire, d'abord, à quoi vise cette modeste, encore qu'intense, chevauchée, vers quoi elle se dirige. On pourrait la croire entièrement tournée vers le dedans, n'attirant le regard vers elle qu'afin de mieux occuper un territoire intérieur dont ces gens d'armes sont les produits autant que les gardiens. Aussi n'est-on pas surpris de constater que, tout en faisant mine d'avancer, hautainement, et de presser du talon leurs montures, ils ne bougent guère. Ils sont là. Ils sont entrés dans les hantises de la nuit. Ils en font partie. Hors l'éclat des aciers et des cuirs, rien ne les en distingue.

Les livres de Claude Louis-Combet ne sont pas de ceux qui consolent. Au contraire, leur écriture s'arrime à la douleur et refuse tout effet de sublime. Avec cette troisième fiction publiée chez Corti, la cicatrice reste ouverte. Dans ce livre qui saigne à toutes les pages, le narrateur interdit au lecteur les douceurs d'une biographie classique.
Éric Loret, Libération, 30 janvier 1997.
C'est le premier charme de ce récit que d'imposer au lecteur un univers autre, totalement dépaysant et cependant doté d'une forte présence, un univers semé de signes poétiques. [
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À travers la figure de Rose, l'auteur traque une "image troublante de la féminité", réunissant "les extrêmes de la sainteté et de la sensualité", "image enfouie" au creux des émotions de l'enfance.
Anne Thébaud, La Quinzaine Littéraire, 15 février 1997.
Ce texte inclassable, doté de pages profondes sur l'expérience intérieure, sur l'adoration, sur la part féminine de chaque homme, mais aussi de remarques impitoyables sur l'élaboration de la sainteté à l'époque du génocide sud-américain, apparaît en même temps comme une autocritique aiguë, ce qui lui donne une grande vitalité et une espèce de candeur touchante.
René de Ceccatty, Le Monde, 27 juin 1997.
La figure de la sainte porte la narration vers "l'assurance inévitable des significations". À l'instar du Trakl de Blesse, Ronce noire, elle cristallise le questionnement du narrateur qui traverse tout le récit et confère à la situation d'ensemble (les rapports de la fille avec la mère, de la sur avec son frère, de la sainte avec sa divinité) une dimension mythique. [...] L'évocation de son destin ruine toute exactitude factuelle ; elle excède dans les esprits les limites d'une simple existence. La démarche de Claude Louis-Combet consiste en un éclaircissement d'une expérience terriblement intime ; elle convie le lecteur à écouter indéfiniment la pulsion d'un cur attentif à son propre écho.
Jean-Claude Millois, Prétexte, N°12, Hiver 1997.
Le récit de Claude Louis-Combet pullule [d']extravagances merveilleuses. Cependant méfiez-vous, il démarre presque doucement, puis s'échauffe et se creuse au sein d'une termitière de songes.
C'est tout charnu de langue, surnaturel et vert.
Patrick Grainville, Le Figaro, 9 janvier 1997.
Le texte divague de façon merveilleusement contrôlée, sécrète plus d'ombre que de lumière, à l'image de Rose qui semble se punir de son désir coupable et sacrilège en le retournant contre elle, en se mortifiant, en cherchant à effacer les marques de sa féminité, en se tranformant en plaie vivante comme si elle voulait inscrire en sa chair ce qui la blesse, rendre visible l'invisible de ce qui l'habite.[
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En une langue qui sait l'art de se mobiliser avec volupté autour d'urgences charnelles, et qu'éclaire un sens quasi viscéral du désir, l'auteur traque cette folle passion, en poursuit les modulations sanglantes tout en suggérant sans cesse combien il s'agit de s'abolir dans le Rien pour atteindre le Tout.
Richard Blin Le Mensuel littéraire et poétique N°248, mars 1997.

 
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