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E.E. Cummings, Poèmes choisis,
Traduits par Robert Davreu, éditions Corti, 2004.
(Le choix des poèmes retenus correspond (à une exception près, et quelques ajouts personnels de Robert Davreu La Renommée parle et la suite de La Guerre) à celui que Cummings fit lui-même en 1958 pour le volume des Selected Poems (1923-1958).
Robert Davreu a donc respecté lordre non chronologique retenu par le poète américain. Il précise bien toutefois quil sest référé à lédition des Complete Poems (1904-1962), éditée par George J. Firmage (Liveright, New York, 1991) afin de vérifier que les versions proposées étaient identiques.
Dans la table des matières figurent les deux références.)
"E.E. Cummings a lui-même défini la poésie comme ce qui ne peut être traduit. Entendons : le poème est la parole absolument singulière qui, dun même mouvement, dynamite et dynamise aussi la langue pour inventer la sienne dans le refus de tout ce qui est commun, ou qui relève, disait avant lui Mallarmé, de luniversel reportage. Comme une lettre damour, le poème na pas de public, il na pour destinataire, si nombreux quils puissent être, que des lecteurs singuliers, visés chacun dans ce qui le différencie, dans son être unique, dans ce qui, de lui, demeure farouchement et irréductiblement rebelle à toute négation et dissolution de soi dans une pseudo-identité sociale ou collective, mortifère par essence, si lon ose dire ; mortifère dans le refus de la condition de mortel qui la sous-tend. En chaque lecteur le poème sadresse au poète et au vivant mortel quil est aussi, à lamoureux, au fou, à lenfant, à lidiot quil demeure. Et par là, par un paradoxe qui nest quapparent, la singularité du poème rejoint une authentique universalité humaine, quand tous les « -ismes » noffrent que des leurres. Même si Cummings a poussé son allergie à tous les communautarismes jusquà un aveuglement consternant, et que rien ne saurait justifier, il faut arrêter de penser ce qui distingue comme ce qui sépare et lhermétisme comme une clôture : il ny a pour penser de la sorte que les totalitaires, partisans dun nivellement par le bas, à leur profit ; et si la poésie de Cummings a pu paraître en son temps davant-garde, elle ne résiste au temps que parce quelle est fermement ancrée, sans nul traditionalisme, dans cette tradition qui remonte à la plus haute antiquité, celle dOrphée, éveillant tous les sens et animant toute la création par la vertu de son chant.
Je me suis donc, après dautres, confronté à lintraduisible y compris sans doute en anglo-américain du poème-et-de-la-langue-Cummings ; entreprise dont tous saccordent à juger quelle est folle (et désespérée), mais précisément en ceci quelle pousse à lextrême le paradoxe de lessence même de la traduction, qui est que seul ce qui ne peut être traduit mérite finalement de lêtre. Tout autre tentative de justification serait inutile, pour ne pas dire indécente."
Robert Davreu
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Si Edward Estlin Cummings (1894, Cambridge, Massachusetts 1962, New York), lun des poètes américains les plus importants du XXe siècle, a expérimenté de façon radicale la forme du poème (ponctuation, orthographe, syntaxe) inventant une nouvelle langue dans la langue, il nen appartient pas moins à une vieille tradition américaine, celle de sa Nouvelle-Angleterre natale et de son individualisme non conformiste ; cest un grand lecteur de classique en particulier de Longfellow. Ses parents encouragent très tôt ses talents de poète et de peintre. Il est diplômé dHarvard en 1916. Pendant la première guerre mondiale, il travaille comme ambulancier en France où il est emprisonné (une expérience quil raconte dans « Lénorme chambrée »). Son premier recueil de poèmes Tulipes et Cheminée paraît en 1923, suivront XLI poèmes, Font 5 et ViVa. Refusé par de nombreux éditeurs pour un nouveau recueil de poèmes 1935, il lintitule No thanks.
Un premier recueil de luvre (Collected Poems) paraît en 1938, suivi de 50 poèmes et de 1 X 1 (« un fois un » étant sa formule pour lamour). Il donnera une série de conférences quil intitule : Je, six in-conférences (publiées en français aux éditions Clemence Hiver).
Si Cummings a pu dire quil lui faudrait encore cent ans pour mener à bien lachèvement de son uvre, le volumineux Complete Poems paru en 1968 est déjà d'une ampleur inouïe.
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tandis quune étoile peut croître,sarrête tout le proche
tout le lointain respire un ultime rêve de cloches;
sur fond de dernières lueurs en parfait profil se dessinent
toutes stupéfiantes les et paisibles collines
(non où non ici mais aucun nest bleu le plus tous deux)
et lhistoire est incommensurablement
plus riche de la mort dune seule douce journée:
comme des secrets non imaginés comprennent
dorément immense toute la lune surflottant.
Le Temps est un type étrange;
plus il donne quil ne prend
(et il prend tout)ni aucune merveille ne trouve
assez disparition à moins quun plus vif change
perdre en,gagner
amour! si un monde finit
plus que tous les mondes à commencer(vois?)commence
combien généreux est ce lui-même le soleil
-arrivant vraiment, fidèlement qui va
(sans jamais un instant cesser de commencer
le mystère du jour pour les yeux de quelquun)
avec des splendeurs dargent inconcevables lui qui
console ses enfants,sil disparaît ;
jusquà ce que de plus beaucoup que le noir plus nulle part
aucune particule ne soit un univers-
mais si, avec dor sa paternité
(alors que ce lui-même va hors de tout silence flânant)
la proximité séveillait, tout oiseau devrait chanter :
et de notre nuit le mille million de miracles
un million mille cent riens paraît
nous sommes le propre même de lui-même;son vrai lui

(...) Ami de Pound, E.E. Cummings fait partie, avec William Carlos Williams et Wallace Stevens des grands réformateurs de la poésie américaine. Sa place est unique en ce qu'il repense profondément l'héritage prosodique du symbolisme, bouleversant, au travers d'une refonte de la ponctuation et d'une syntaxe toute en cascade syncopée, la diction même du poème.
Emmanuel Laugier, Le Matricule des Anges, N° 54.
Cummings ist der Dichter ("Cummings est le poète") : tel est le titre d'une uvre chorale de Pierre Boulez, créée en 1970, sur des poèmes de Cummings. Et en effet, il y a chez ce poète, capital pour la connaissance de la poésie américaine du XXe siècle, quelque chose d'essentiel, de principiel, de sauvage. Tel un sculpteur l'argile, il triture l'anglais, le malaxe, le brise pour en faire naître des images et une musique inédites. Il modifie les substantifs à coups de préfixes incongrus, brouille les catégories grammaticales, perturbe la ponctuation, et pousse parfois les jeux sonores aux limites de la glossolalie. Il n'est pourtant jamais inintelligible. C'est que ce poète est d'abord un visuel, formé par l'expérience de la peinture, qu'il pratiquait au même titre que la poésie, bien qu'elle ne lui valût pas le même succès. Loin d'être un pur édifice conceptuel, son uvre est un étrange mélange de romantisme et d'avant-garde. Ce sensuel est un grand poète de l'amour. Mais c'est aussi un parfait misanthrope, acharné à traquer les bassesses de ce qu'il appelle l'ingenre humain (manunkind)...Intraduisible, alors ? Il a tout fait pour l'être, et l'est resté longtemps. Mais des traductions commencent à relever le défi qu'il leur lance. Thierry Gillybuf s'est essayé à la traduction des 50 poèmes de 1940 (éd. Le Taillis Pré, 2000). C'est au tour de Robert Davreu de nous proposer celle, à quelques poèmes près, de la sélection que Cummings opéra lui-même dans son uvre en 1958. Tour de force dont chaque lecteur pratiquant un tant soit peu l'anglais pourra mesurer l'ampleur grâce au choix judicieux d'une édition bilingue, et qu'on se doit de saluer.
Jean-Yves Masson, Le Magazine littéraire, juillet-août 2004.
La traduction des Poèmes choisis se garde avec raison d'aplanir les aspérités d'une syntaxe poétique inouïe et paradoxale que l'on pourrait qualifier de légèrement brutale. Le poète opère sur la langue à la manière du printemps sur le monde dans le poème "Le Printemps est comme une peut-être main" : "arrangeant et changeant plaçant/précautionneusement là une chose/étrange et une autre connue ici et" "sans casser quoi que ce soit". Le mérite de cette édition bilingue, outre de permettre au lecteur de se frotter à l'étrangeté de la langue d'origine, à sa musique particulière, est de lui faire prendre la mesure de l'étrangeté de l'américain lui-même. Au fil des pages d'une uvre aussi profondément classique que déroutante, la langue est rendue étrangère à elle-même pour devenir une langue étrangère dans la langue, compréhensible par chacun, se tenant dans une distance aussi réelle que mesurée de cette langue que l'on dit maternelle.
Isabelle Alfandy, Une langue si singulièrement étrangère, La Quinzaine littéraire, 16/31 juillet 2004. (Isabelle Alfandy a notamment publié : E.E. Cummings ou la minuscule lyrique, Belin, 2002.)
Réputée difficile, d'une inventivité verbale typographique et formelle constante, la poésie de Cummings est, selon Isabelle Alfandry (E.E. Cummings, Belin, 2002) à elle-même "son propre événement dans le monde, sans commune mesure avec lui et qui se tient hors de toute référence". Comme le rappelle Robert Davreu, Cummings jugeait la poésie intraduisible. Mais on ne peut s'arrêter à ce constat : "folle et désespérée, l'entreprise pousse à l'extrême le paradoxe de l'essence même de la traduction, qui est que seul ce qui ne peut être traduit mérite finalement de 'être". Une fois cela admis, une fois largués les amarres et les garde-fous de l'intelligibilité immédiate, les poèmes de Cummings apparaissement, même en français, sous une lumière étonnante, lyrique et ludique, philosophique
"je chante la disparition de toute les catégories", affirmait-il.
Patrick Kéchichian, Le Monde, 20 août 2004.

 
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