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| Christian Doumet, Rumeurs de la fabrique du monde éditions José Corti, 2004.
Entretien Marc Blanchet - Christian Doumet, Matricules des Anges N°53 Rumeur de la fabrique du monde s'impose comme un livre qui, à travers méditations, impressions, notes, fragments, sensations "offre" aussi avec ces différents registres des "formes idéales" à la prose. On ressent un soin continu à la langue et le désir constant pourtant de ne pas sombrer dans le "littéraire". Le « littéraire », ce n'est pas la littérature, c'est seulement ce qui, dans certains cas, la rend possible. Cet apparat de formes, de conventions, de stratégies - de « savoir-vivre », en somme, qui fait de la littérature une institution sociale. Or le mieux, c'est quand même la littérature sans le littéraire ; c'est là où elle advient hors de toute prévisibilité. Primo Levi écrivant Si c'est un homme : voilà la littérature qui naît très loin du littéraire. Personne ne peut souhaiter faire règle d'une semblable situation, bien sûr. Mais ce que Primo Lévi nous donne à méditer vaut aussi hors de cette circonstance. Ce livre appartient-il - ou appartenez-vous ! - à une certaine tradition de la « divagation » littéraire ? J'aime bien ce qui résonne dans ce mot de « divagation » : lallusion mallarméenne, bien sûr ; mais aussi l'errance, l'impréméditation et la disponibilité du corps (son innocence ?) ; le vague, c'est-à-dire l'approximation, non pas au sens symboliste du flou et de l'indécis, mais dans une acception active : celle qui, par tâtonnements empiriques, conduit à la trouvaille ; et puis la folie, celle de Hölderlin, par exemple, qui à la fin de sa vie salue tous ses visiteurs comme s'ils étaient des princes. Je ne sais s'il existe, dans la littérature, une tradition qui conjugue ces significations. J'ai peur que, de ce côté, elle nous expose à des positions plus radicales, plus dramatiques, ou plus sarcastiques. Peut-être y a-t-il en effet là quelque chose à inventer : une image moderne du fou tendre, innocent et errant. Mais quand vous parlez de « divagation », au sujet de ce livre, vous faites plutôt allusion à la mobilité du propos. A son genre fragmentaire. C'est vrai. Il ne faut pourtant pas sous-estimer la dimension « éthique » d'une telle écriture ; je veux dire, ce qu'elle engage au fond comme représentation du vivre, comme mode de vie paradoxal : partagé entre une perpétuelle versatilité, et un souci dépouser la totalité. Alors que certains auteurs témoignent de l'écriture en train de se faire, vous parlez aussi de l'écriture quand elle meurt, du non recevoir du manuscrit à la vanité d'écrire, de l'incertitude à la lassitude... Je crois que le métier d'écrire et de publier comporte sa dramaturgie. Il y a là, en concentré, tout le climat même du désir : l'attente, la fièvre, l'exaltation, le leurre, la déception, le dégoût (très important !), l'indifférence, le grand vide. Pour des raisons liées, dans notre monde, à un certain fétichisme de l'écriture, on ne met en scène, de nos jours, que la part lumineuse du drame : celle qui fait de l'écrivain un être du désir abondant et heureux. En réalité, la relation à l'écrit, au livre, par exemple sous cette forme tardive que sont les épreuves (si bien nommées !) est complexe. Il y a alors une discordance criante et irréductible entre l'objet réel et l'objet symbolique : cette image de moi quil me renvoie alors qu'il commence à ne plus m'appartenir. Chacun a éprouvé ce sentiment panique, comme face à un feu de joie qui dégénère en incendie de forêt. Est-ce encore moi qui brûle dans ces arbres, là-bas ? Nest-ce pas aussi un livre d'amitiés ? Des amitiés poursuivies avec l'exigence d'une écriture juste, aiguë, sincère... Les amitiés sont parentes de l'écriture. C'est, dans un cas comme dans l'autre, la même histoire des choses qu'on ne sait pas dire. L'amour est volubile ; il a à sa disposition tout un arsenal de lieux communs avec lesquels on se tire d'affaire, et même en général sans trop de honte (alors que tout de même.). L'amitié, non. Elle est l'espace tacite par excellence. C'est pourquoi son horizon est toujours celui de la mort. Les amants savent bien qu'ils se quitteront, et que c'est bien ainsi. Les amis tremblent devant leur mort commune, parce que le mutisme de l'amitié n'a pas d'autre dénouement possible. Au fond, les amis ne s'expliquent jamais. Jamais sur l'essentiel, en tout cas, qui est cette troublante élection réalisée hors l'amour. Un livre peut offrir un milieu favorable à la parole amicale. Mais le mieux, c'est qu'il y ait, dans tout ce que nous écrivons, cette langue dédicacée, intentionnelle et attentionnée à la fois non exclusive de certaine violence qui crée un passage dans le plus grand embarras de la parole. Vous dites dans Poète, moeurs et confins, qu'un art poétique est impossible aujourd'hui parce que nous sommes dans une époque "saturée de savoir-faire". Vos deux livres n'en sont-ils pas, écrits au revers de cette impossibilité ? Poète, moeurs et confins est un livre d'atelier. Des notes prises sur le vif du travail poétique, au fil des jours, avec cette part d'aventure, d'éblouissement local et d'obscurité reconduite, que comporte l'exercice. L'écriture s'y confronte à l'incertitude du poétique. C'est même ce qui la rend possible, un peu nécessaire, toujours insuffisante. Sur tout ce qui est avancé là pèse l'ombre du doute, ou plus exactement, de l'incomplet. Pour décrire ce genre d'incomplétude active, le mot de « remarque » me semble assez juste. On lève des remarques sur un moment circonstancié du travail poétique. C'est tout. C'est peut-être tout ce qu'on peut faire. Les arts poétiques adoptent un autre point de vue : il s'agit d'énoncer des vérités générales sur la poésie, fussent-elles empiriques. Or il me semble qu'on s'épuise un peu, aujourd'hui, à traiter la poésie comme un tout. Dire qu'elle est morte, comme l'ont fait certains, n'est-ce pas entériner seulement notre défiance commune à l'égard de cette grande entité introuvable, la Poésie ? Bien sûr, il est toujours pertinent, et plus que jamais, de réfléchir à la position de la poésie, dans la sphère des activités mentales, face, par exemple, à la philosophie. Mais on ne dit rien alors de ce qui fait un poème, de son comment, de son comment faire. Navez-vous pas limpression de maintenir dans vos deux livres une interrogation au plus près de lindicible, avec la naissance toujours possible du poème et la peur simultanée de perdre une sorte dinstinct propre à la création poétique ? C'est évidemment toujours un risque. Pour ma part, je ne crois pas à l'antinomie entre, d'un côté, l'analyse (ce que vous appelez l'interrogation) et d'un autre côté, l'instinct. J'ai plutôt l'impression que l'instinct, dans le poème comme dans toute forme de création, se nourrit d'une réflexion incessante. Je participe à une revue de poésie : Le Mâche laurier. Nous lisons là, depuis plus de dix ans, des manuscrits arrivés par la poste. Beaucoup de poèmes « instinctifs », en effet, ou qui se veulent tels. Or le constat qui s'impose, c'est que plus un poème revendique cette sorte d'inspiration spontanée. La banalité est excellente pour l'échange communautaire, certes ; mais elle est un redoutable obstacle dès qu'il s'agit de composer un morceau de langue qui précisément échappe au prêt-à-dire. Le seul moyen d'y parvenir, c'est d'interroger sans relâche notre instrument - qui a l'inconvénient, par rapport à celui du musicien, par exemple, d'être fait des mêmes mots que ceux qui nous servent à acheter notre pain. Vous écrivez : « Ce qui est à voir, dans la peinture de Malevitch, cest ce quelle ne peint plus. Ce qui est aussi à lire, dans la poésie mallarméenne et post-mallarméenne, cest ce quelle ne dit plus. » Doit-on considérer que dans cette part de lecture subtile il y a un silence volontaire du poète ou quelque chose que le poète ne parvient plus à dire ? L'histoire de l'art moderne, c'est d'abord l'histoire d'un ne plus. Contraints à la néologie, c'est-à-dire au renouvellement explicite des formes, nous sommes les enfants de ce ne plus : ce qui veut dire qu'il nous hante - à la manière dont le choral d'une cantate de Bach, par exemple, revient hanter le Concerto à la mémoire d'un ange de Berg ; que d'avance les résurgences esthétiques du passé tombent sous le coup d'une condamnation quasi morale ; mais qu'en même temps, nous avons une conscience très aiguë de ce passé. C'est pourquoi, les uvres de la « modernité » donnent aussi à voir en filigrane, ou à entendre tacitement ce avec quoi elles ont rompu. Cette présence-absence n'est pas de l'ordre de l'indicible ; en poésie, en particulier, elle ne relève pas de ce qu'on ne parvient plus à dire, mais de ce qui n'est plus à dire dans les termes où il l'a été, et qui cependant subsiste d'une autre manière : fantomatique, refoulée, filigranée. C'est là notre manière de négocier avec la transmission. Qui néglige cette manière se condamne à ne presque rien comprendre à la poésie contemporaine, et à l'extraordinaire diversité de ses formes. |
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328 pages avril 2004 ISBN : 2-7143-0846-5 18 € |
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