C'est ainsi que l'essayiste et narrateur italien de génie Giorgio Manganelli (1922-1990) présente lui-même Angoisses de style, un ensemble de préfaces à des œuvres diverses, recueil époustouflant d'acuité analytique :
    
 "Il y a beaucoup de raisons pour ne pas écrire cette quatrième de couverture : j’habite une maison affligée de coups de téléphone et de valises, un futur lourdement ironique me provoque, et ce dont je dois parler est enclos dans le conteneur patient du passé. Le passé, nous le savons par expérience et par conviction, est l’erreur. Le passé est fait de ce que nous n’avons pas fait, ce que nous aurions dû faire, que nous savons que nous ne ferons jamais. Le passé hypothèque jusqu’à notre futur et, n’ayant jamais étudié le sanscrit dans les années de notre enfance, nous n’écrirons pas un mémorable essai sur les Vêdas. La présente accumulation de préfaces s’ouvre, par exemple, sur un texte consacré au Magasin d’antiquités de Charles Dickens qui, c’est l’évidence même, se trouve en lieu et place d’une mémorable recherche sur la Cabale et le Golem, outre une grammaire comparée des langues sémitiques que des circonstances atmosphériques m’ont empêché de mener à son terme.
     Puisque le passé est le dépôt des erreurs, et puisque le présent texte est un lieu du passé, une sorte de gargote dans laquelle les erreurs en viennent à sangloter les unes sur les épaules des autres, un lieu sombre et sordide, où dialoguent à voix basse des affirmations immotivées, je ne peux nier qu’un tel sentiment de foire, de luna-park, de fête funèbre gouverne cette assemblée de compères. Ici se disposent des paroles qui parlent de phrases, des phrases qui commentent des paroles, des pages à propos de livres et, enfin, un livre traitant de pages. Le procédé est imprécis, généreux, aventureux, irresponsable. Je pourrais dire qu’il s’agit d’une façon d’agir plutôt sotte, si n’était le fait qu’une éducation réciproque, un accord tacite empêche de passer à des voies de fait entre le signataire (et non l’auteur) et le texte signé. Il est de notoriété publique que lorsque Les Fiancés de Manzoni, ou l’Histoire de la littérature italienne, rencontraient leurs signataires respectifs, ils les saluaient d’un coup de chapeau. Tout ce que je puis dire en faveur de cet acte littéraire, qui effleure le code pénal, c’est, selon les critères généralement acceptés, seulement qu’il ne s’agit pas de critique, genre littéraire à propos de l’existence duquel je nourris, courtoisement mais fermement, certaine méfiance. Si les parlotes, les cancans, les palabres, les dithyrambes tragiques, les amusements vous intéressent, bref, si vous vous mettez sur les traces des choses inutiles – qui ne sont pas si faciles à dénicher –, il y a, peut-être, ici quelque miette, quelque bribe pour les palais capricieux mais peu exigeants. S’il fallait dater ces mots d’un lieu, je les daterais de l’Auberge de l’Écrevisse rouge."
     Giorgio Manganelli

     
Table des matières de ce volume :

Le Magasin d'antiquités
L'Île au trésor
Olalla
De l'assassinat considéré comme l'un des beaux-arts
L'hétérodoxie du cœur (pages consacrées au Melmoth de Maturin)
Poe
Les nouvelles de Poe
Jerome
Le Novellino
Monseigneur della Casa
Setembrini
Marco Polo
Ésope
L'Apocalypse.




     Le grand Manganelli dispose de toute sa verve et reste égal à lui-même dans l'art de l'autodérision.
     La langue est (...) soumise à des distorsions fulgurantes, et l'on doit rendre hommage au travail, sans doute très ardu, de Philippe di Meo, traducteur bien rodé en la matière puisqu'il fut l'un des premiers défenseurs français de Manganelli.
     Monique Baccelli, La Quinzaine littéraire, 1/15 juin 1998.

     Le but inavoué d'un livre de cette sorte est bien évidemment de susciter chez son lecteur un nouveau désir de lectures, de lectures à perte de vue. Manganelli n'y réussit que trop bien, et c'est bien la preuve nécessaire et suffisante de sa réussite.
     Patrick Cassou, Le Mensuel littéraire et poétique, N°264.


     


Traduit de l'italien
par P. di Meo
232 pages
1998
ISBN : 2-7143-0647-0
120 F