© Julien Gracq
(
Un inédit de Julien Gracq accordé au Monde des Livres
samedi 5 février 2000)


 

Julien Gracq

 

     Les marques de l’ancien lien de sujétion entre colonisateurs et colonisés, protecteurs et protégés, restent indélébiles des deux côtés. "Libre" et "libéré" ne sont pas synonymes ; ce n’est que quand la liberté a effacé derrière elle, avec le temps, sa genèse et son histoire qu’elle est vraiment libre, libre comme l’air, comme l’air qu’on respire sans y penser. Bienheureuse inconscience à laquelle seuls quelques pays anglo-saxons ou nordiques semblent avoir vraiment accédé ! Tout le reste de la planète, dans cette stase post-coloniale que nous vivons, relève — anciens maîtres comme anciens sujets — de refoulement ténébreux, d’une psychanalyse des foules qui n’a pas encore été inventée. Le libéré sent qu’il devrait être libre plus quelque chose, qui viendrait le payer de son arriéré de servitude ; le libérateur, qui se sent pousser après coup une fibre paternelle, regarde amèrement lui tourner le dos un fils prodigue qui ne reviendra pas.

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     L’innocuité de la toponymie qu’une colonisation ancienne abandonne derrière elle en se retirant n’est jamais garantie. L’immigration hispanophone remonte aujourd’hui, en les réoccupant une à une comme autant de pierres d’attente, les échelles du Pacifique qui s’appellent San Diego, Los Angeles, Santa Barbara, San Francisco. Peut-être les Etats-Unis regretteront-ils un jour d’avoir laissé à leurs territoires fédérés tant de noms indiens, espagnols ou français ? Et les pionniers d’Eretz Israël — tête chercheuse d’un peuple insigne par la ténacité de sa mémoire historique — n’ignorent certainement pas la longue mémoire dormante (mais qui peut se réactiver) embusquée dans des lieux une fois baptisés.

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     Petits bonheurs marginaux. Les grands naufrages collectifs ne sont jamais sans quelque contrepartie, qu’on oublie — par pudeur peut-être, ou remords d’en avoir profité au milieu du malheur général. Sous l’occupation allemande, le piéton jouissait d’un luxe de privauté inouï avec la grand’route, quelle qu’elle fût : on se promenait sur l’asphalte des routes nationales comme dans une allée de jardin (moi, sac au dos, sur les routes normandes et finalement, en mai 1944, revenant de Caen à Saint-Florent à bicyclette sans croiser pratiquement sur la route aucun véhicule).
     Le clair de lune ressuscité sur les villes. Angers, par une nuit de pleine lune : la masse noire du château, les flèches noires de la cathédrale vue de la Doutre, les nuages au-dessus courant sur la lune enflammée, comme dans La Mort du loup, la Maine tapie, enténébrée, mais argentée et saliveuse à tous ses remous.
La vie, la circulation générale, raréfiées, engourdies, descendaient jusqu’à un étiage jamais atteint — au-dessus de cet étiage, des pans de nature brute, ensevelis, recouverts jusque-là par le mouvement et le vacarme, émergeaient plus nus que ces platures qui ne se découvrent qu’aux marées du siècle ; des silences opaques, stupéfiés, des nuits d’encre, des ruisseaux redevenus jaseurs, des routes désaffectées qui semblaient se recoucher dans un bâillement, et rêver de n’aller plus nulle part.

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     George Sand. Après une longe éclipse, à laquelle Baudelaire — qui portait à la femme Sand à peu près le même genre de sympathie qu’au général Aupick — n’a pas peu contribué, elle émerge de nouveau à l’actualité, mais elle y rentre à contre-emploi. La ravageuse des années romantiques, la pétroleuse de lettres qui effarouchait jusqu’à Chateaubriand, ne survit plus qu’à travers l’épisode isolé des amants de Venise, mais le feu de joie fait par la postérité de ses immenses œuvres complètes a laissé s’envoler de son brasier, comme l’oiseau Phénix, une vieille dame indigne qui se baigne toute nue dans les ruisseaux du Boischaut, et écrit à Flaubert des lettres de soudard plus corsées et plus drolatiques que les siennes, doublée d’une bonne fée — la " bonne dame de Nohant " — qui anime au creux du fouillis d’arbres de la vallée Noire un petit Eden patoisant et rustique, un Coppet plus sentimental qu’intellectuel, une abbaye de Thélème du romantisme vieillissant. Le génie turbulent d’une androgyne de la littérature "dans le vent" s’est tout entier transvasé, décanté et bonifié dans un "lieu de mémoire" hors pair, un salon descendu non au fond d’un lac, mais d’une forêt, nid d’amitiés et reposoir de feuillages qui signe pour nous le vrai chef-d’œuvre — quiétiste — d’une existence menée à bride abattue.
" J’ai mis mon génie dans ma vie, je n’ai mis que mon talent dans mon œuvre ", disait Oscar Wilde à André Gide : jugement que la postérité n’a pas ratifié. La carrière de George Sand ne représente plus guère pour le lecteur qu’un éboulis assez indigeste d’amants et d’amantes, de foucade idéologiques et de livraisons régulières à La Revue des Deux Mondes. Mais elle a eu la chance insigne d’un premier rôle dans le plus célèbre de tous les épisodes où le romantisme, jaillissant hors de ses livres, s’est produit lui-même matériellement sous les feux de la rampe et sur la grande scène du monde. Puis, dans son grand âge, celle d’en recueillir et d’en veiller les cendres dans le poétique reliquaire de Nohant. Bacchante, puis vestale, Muse dans les deux cas, et non indigne de l’être, personne n’a accompagné le cortège du romantisme avec autant de vie et de naturel, dans un rôle à transformations.

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     Les souvenirs de Théophile Gautier sur les Jeune France et la première d’Hernani nous montrent, autour du jeune Hugo, une sorte de garde rapprochée, où Nerval distribuait les rôles, les positions stratégiques et les mots de passe, et où Pétrus Borel — en sous-ordre — intronisait. La fraîcheur et la ferveur de ces souvenirs égrenés au temps venu de la vieillesse sont saisissantes. Le Hugo embourgeoisé et pair de France, le vaticinateur de Guernesey, et le barde national panthéonisé de la IIIe République ont éclipsé pour nous le jeune dieu des années 20, décoré par Charles X à vingt-trois ans, et invité au sacre de Reims, comme s’il y était venu au côté du roi relever la bannière de la poésie, cependant que les Jeune France pâlissaient à la seule idée de lui être présentés. Aucun autre poète français n’a connu en littérature ces commencements d’Alexandre ou de Bonaparte, cette étoile au front, ce cortège électrisé et un peu fou de jeunesse et de succès. Il dut y avoir là, dans la France tenue en lisière par la Sainte Alliance, et sous l’éteignoir morose de la Restauration, comme un début d’embellie nationale, une ébauche de revanche de Waterloo. Le Napoléon de l’alexandrin arrivait — en retard sur l’Histoire — mais il arrivait.

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     Malgré les apparences, la littérature s’écrit en réalité à deux mains, comme la musique de piano. La ligne, la mélodie verbale, s’enlève et prend appui sur une basse continue, un accompagnement de la main gauche qui rappelle la présence en arrière-plan du corpus de toute la littérature déjà écrite, et signale avec discrétion et fermeté que nous avons quitté sans retour le registre de la communication triviale. Il n’a jamais existé, en réalité, de "parlé" en littérature, pas plus qu’il n’y a de parlé dans l’opéra. Ni au temps qu’Homère ni non plus dans celui de Céline ou de Queneau.
     Tout comme le récitatif mozartien (Don Juan par exemple) qui est l’introduction avouée d’un tissu conjonctif entre les vifs moments (les arias) marque dans l’opéra une tentative pour décaler deux niveaux de présence plus ou moins intime de la musique, le dialogue (apparu, semble-t-il, plus tard dans le roman que le récitatif dans le théâtre lyrique) a introduit dans la fiction le problème longtemps inédit du style parlé ! Mais, dans "style parlé", il y a d’abord " style " ; les dialogues de Flaubert n’ont rien de commun avec ceux de Stendhal, ni ceux de Morand, avec ceux de Giraudoux. Dans une œuvre d’art, il n’y a pas à proprement parler de parties, ni de modes d’expression distincts, parce que le tout les infuse et les imbibe entièrement. Mais dans la parlerie décousue du lit, de la table et de la rue, il n’y a pas de parties, parce qu’il y a pas de tout.

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     L’allusion littéraire, qu’un simple mot peut suffire à éveiller, communique à un texte — rien qu’en signalant en lui l’affleurement, tout prêt à émerger, de la masse de la littérature préexistante — une sorte de miroitement. Miroitement qui témoigne, sous le texte apparent, de l’existence, de l’existence d’une universelle doublure littéraire, se rappelant par intervalles au souvenir comme une doublure de couleur vive par les "crevés" d’un vêtement.
Sentiment, qui n’est pas sans parenté avec celui qu’évoque Andersen (le champion d’échecs, non le conteur) : "Les combinaisons d’échecs, qui brasillent sous un cache à demi transparent..." le mot en italiques m’a servi plus d’une fois à tenter d’éveiller l’étincelle de ces menus contacts et courts-circuits qui se produisent entre la pointe de la plume et la vaste charge d’électricité statique de la Bibliothèque.

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      Outre leur langue maternelle, les collégiens apprenaient jadis une seule langue, le latin : moins une langue morte que le stimulus artistique incomparable d’une langue entièrement filtrée par une littérature. Ils apprennent aujourd’hui l’anglais, et ils l’apprennent comme un esperanto qui a réussi, c’est-à-dire comme le chemin le plus court et le plus commode de la communication triviale : comme un ouvre-boîte, un passe-partout universel. Grand écart qui ne peut pas être sans conséquence : il fait penser à la porte inventée autrefois par Duchamp, qui n’ouvrait une pièce qu’en fermant l’autre.

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      Robespierre était fait, non pour gouverner, mais pour se retirer sur l’Aventin, et, de là, morigéner éternellement la République de chair et d’os au nom de son insaisissable corps glorieux, dont il se constituait le seul interprète. Sa forteresse était, non à la Convention, mais aux Jacobins, d’où — toujours un orage dans le sourcil — il exerçait sans contrainte, à heure fixe, la magistrature du soupçon. Diriger de l’extérieur par la seule parole était son vœu intime et sa pente naturelle ; sa confiance dans le discours — ou plutôt dans la monition — restait au matin même du 9 thermidor (où il avait tous les leviers du pouvoir en mains et ne se servit d’aucun) presque fabuleuse. Quand il s’aperçut qu’il avait à la fin à peu près phagocyté et robespierrisé l’Etat, il semble avoir été pris de panique : plus personne à qui faire la leçon ! dans les derniers mois, sous ses auspices, la République-Sphynx dévorait l’un après l’autre en série, ses aspirants solutionnistes aux abois : il ne se soutenait plus qu’en surfant, acrobatiquement, sur la série de déferlantes des "complots" à tout va. Et il est sûr qu’à la fin tout le monde en était venu à trembler devant quelqu’un qui avait, successivement et pontificalement, suspecté tous et chacun.
     Comment n’a-t-il pas compris à temps (Saint-Just, lui, savait que la Révolution embrayait maintenant sur le vide, mais toutes les communications à l’intérieur du Comité semblent avoir été coupées) que ses grandes fournées d’échafaud après prairial, ses cinquante "assassins" putatifs en chemise rouge trimballés à travers le cœur de Paris au cahot des charrettes, avaient transformé brutalement en Ubu de la guillotine l’amant si distingué de la République et de la vertu ?

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     La littérature repose pour une bonne part sur un non-dit : sur l’axiome, non publié, qu’une réussite de forme est aussi de quelque manière la saisie d’une vérité, et rien n’interdit de comprendre en ce sens le mot de Rimbaud : "C’est très vrai, c’est oracle, ce que je dis." La pensée est trop fluide, trop instable, trop spontanément mutante de nature pour ne pas s’éprendre (et même en fait pour ne pas s’ordonner selon eux, comme fait la limaille au contact de l’aimant) de ces bonheurs-du-mot où elle prend corps et coagule au contact de la langue, sans ressentir la moindre perte de liberté. Les dictons (généralement météorologiques) de la campagne prennent force, gardent vigueur et se perpétuent sur leur seul aloi verbal, sans s’embarrasser le moins du monde au long des siècles de vérification ; ils éclairent par là un peu la nature singulière de l’autorité que peut prendre et garder, un texte littéraire. Cette autorité n’est pas celle de la vérité, mais la vertu du seul bien-dire lui fait tout de même franchir le pas décisif qui sépare la simple assertion de l’affirmation, laquelle implique prise de solidité. Non seulement quelqu’un nous parle à travers ce texte, mais quelque chose aussi, qui est la langue comme saisie dans son droit-fil : il y a aussi peu ou prou cristallisation, et la cristallisation n’est pas la "vérité" d’un élément, mais seulement son état stable à une certaine température et dans un certain milieu (qui sont rarement ceux de son utilisation courante).
     Ainsi va la " vérité " que dispense l’art, non pas opposable à l’erreur, mais plutôt à l’indistinct, au labile, à l’informe — condensation précaire, aux contours inflexibles (comme l’est le cristal) d’un élément dont l’état le plus habituel, et le seul réellement fréquentable, est la fusion, l’amalgame, l’oxydation, l’entrée en combinaison et la mixité. L’art n’est pas réellement menteur, il est plutôt le garant — paradoxalement fixé, et magnifié — de la nature à la fois authentique et perpétuellement transitive de la réalité.

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     La richesse d’une langue se mesure, autant et plus qu’à l’étendue de son vocabulaire, à la qualité et à la densité de sa littérature. Chaque emploi notoirement heureux d’un vocable ajoute en effet une facette à sa signification : il a embrayé sur l’esprit selon un angle d’incidence neuf. Et l’ouverture d’une langue à la poésie dépend pour beaucoup de l’aptitude acquise de ses mots au scintillement : les mots dans la poésie troquent presque toute autre qualité contre celle de pouvoir réfléchir la lueur d’un autre. Une langue résonante avant même d’être signifiante se met alors en place, dans le flux continu de laquelle les significations se posent et se déplacent en liberté, du moment qu’elles se répondent. La poésie est, de nature, décloisonnement du vocabulaire. Dans une séquence comme " le vierge, le vivace, et le bel aujourd’hui ", derrière l’autonomie apparente intacte des mots, entre eux les séparations internes ont cédé en profondeur, la chaîne des significations n’a plus réellement de maillons. Dans la séquence "la marquise sortit à cinq heures", si.

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     En littérature, je n’ai plus de confrères. Dans l’espace d’un demi-siècle, les us et coutumes neufs de la corporation m’ont laissé en arrière un à un au fil des années. J’ignore non seulement l’ordinateur, le CD-Rom et le traitement de texte, mais même la machine à écrire, le livre de poche, et, d’une façon générale, les voies et moyens de promotion modernes qui font prospérer les ouvrages de belles-lettres. Je prends rang, professionnellement, parmi les survivances folkloriques appréciées qu’on signale aux étrangers, auprès du pain Poilâne, et des jambons fumés chez l’habitant.

     © Julien Gracq


    

   
La notice bio-bibliographique de
Julien Gracq ;


    
Julien Gracq, par lui-même



Des écrivains parlent de Julien Gracq.





 Familiarité avec le livre.
Inédit.





Entretiens
Janvier 2002