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La notion de catalogue et de collection
Pour fêter le cinquantenaire des éditions José Corti, nous eûmes lidée de proposer un choix dextraits de quelques textes majeurs, quelques lettres et la chronologie des livres publiés entre 1938 et 1988 que la collection 10-18 de Christian Bourgois publia.
Au fil de ce travail de classement se dégagea, comme naturellement, une ligne éditoriale assez lisible alors même que sur le moment José Corti navait sans doute jamais théorisé ou eu une idée aussi précise de cette ligne, si claire avec le recul, que ce soit pour les livres appartenant à une collection ce qui était alors logique ou pour les autres. Ceci est dautant plus curieux que dès lorigine, le ton était donné par les premiers titres publiés en 1938 : Julien Gracq et les lisières du surréalisme, avec le Château dArgol, limaginaire et le romantisme avec LÂme romantique et le rêve, la famille des insoumis pouvant aller de Baudelaire au surréalisme, pour reprendre un essai de Marcel Raymond, en passant par les Chants de Maldoror de Lautréamont, encore méconnu à lépoque.
Laurait-il voulu consciemment, le catalogue de José Corti aurait sans doute péché par systématisme et artifice. Dans tous les cas, même si, comme toujours, le hasard y eut et y a une grande part, on est saisi par lidée de " hasard objectif " ou daimantation comme si le catalogue, tel un visage au fil du temps, se couvrait de sillons de plus en plus nets et profonds, de plus en plus significatifs comme indépendamment de la maîtrise consciente. Le rôle du temps est donc fondamental ; cest lui qui, au bout du compte, permet de juger de lextérieur si la part de collecte a été plus ou moins forte que celle de la juxtaposition hasardeuse, la part de louverture et de la fermeture plus ou moins grande, le classement plutôt additionnel quintentionel, les erreurs nombreuses ou non, hasard et nécessité indissolublement liés, reliés.
Pour quil y ait une ligne éditoriale, il faut que léditeur accepte un principe de base parfois douloureux, la nécessité fondamentale et fondatrice de tout choix et donc devant chaque projet assume la décision dexclure et daccepter en sachant quil aura beaucoup plus souvent à dire non que oui. Les raisons de ces non et de ces oui pourront être diverses et évolutives.
Au départ, lidée peut préexister ce qui est toujours le cas dans une collection. Dans celui du Domaine Romantique, il sagira de recueillir les uvres les meilleures, les plus significatives, les moins officielles ou connues dun mouvement littéraire qui déborde le cadre strict de lhistoire littéraire pour sinscrire aussi dans une histoire des sensibilités. Seront ainsi a priori rejetées, sans jugement sur leur qualité, tout ce qui nappartient pas au domaine.
À lintérieur de ce champ déjà plus restreint, mais toujours trop vaste, il sagira ensuite de décider si lon veut privilégier les uvres ou les auteurs importants historiquement (type du travail dAubier avec les classiques) ; mettre en avant les meilleurs du domaine ou de la totalité (la collection Pléiade) ; offrir un panorama encyclopédique durgence (la collection Orphée) ; faire découvrir des auteurs du passé, connus ou inconnus, parce quils semblent plus contemporains et éternels que certains contemporains, quune sensibilité les relie, quils ont été négligés ou oubliés (la collection Romantique).
À ce critère plutôt historique dune collection pourront être substitués des critères tout aussi justes qui tiendront aux genres (Les Essais), aux disciplines (La Bibliothèque des Sciences Humaines de Gallimard), à la nature des textes (politiques, religieux, mystique : la collection Les dix paroles de Verdier), à la langue, à un continent ou à une région (La croix du Sud, la collection Ibériques), à des spécificités plus floues dont lidée même pourra surgir dune uvre existante. Je pense à la collection En lisant en écrivant qui, sans se préoccuper dépoques, de langues, vise à recueillir les réflexions de créateurs sur leur propre création ou celle des autres et donc des influences réciproques qui sexercent. Ces cadres et ces structures, à un moment ou à un autre, seront étouffants pour léditeur comme pour lécrivain, et se posera alors le problème du hors-collection où se concentrera toute la difficulté de la ligne éditoriale, sans filet ni garde-fou dorénavant.
Sagit-il alors dabandonner totalement lidée du lien et de la continuité, le catalogue sera alors désordonné, incohérent, avec de belles pièces sans doute mais où le sens global risque à tout moment de fuir entre les doigts, de se perdre et le lecteur naura plus alors ses repères, comme léditeur, confronté au risque de la navigation à lestime ?
Sagit-il plutôt de privilégier la seule préférence et le catalogue se transformera en une sorte de musée imaginaire personnel ?
Sagira-t-il enfin de choisir quelques individualités fortes en évitant la dispersion et en sescrimant à suivre quelques écrivains pour tenter de restituer une continuité qui facilitera la réception des uvres, plutôt quun florilège qui, certes, pourra être plus beau, mais aussi plus artificiel avec le risque dune synergie moindre.
Toutes les positions peuvent se défendre mais il importe quun éditeur se rende compte des enjeux et des conséquences.
À ces idées, théories, intuitions, viendront se heurter le réel, les dérives inhérentes à tout projet, les contraintes de toute nature (humaines, économiques, esthétiques), même temporelles, le moment où la question se pose. Comment faire admettre à un écrivain que son uvre, qu'il situe dans labsolu, est confrontée à lopportunité, à la circonstance, au factuel. Dans ladéquation entre le travail dun écrivain et dun éditeur, il y aura toujours ce " je ne sais quoi " qui provoquera le renoncement ou lacceptation. Ce " je ne sais quoi " différera heureusement selon chacun mais, dans tous les cas, resteront sur la touche bon nombre duvres médiocres, moyennes mais aussi assurément quelques pépites, victimes du décalage inévitable pour beaucoup entre luvre véritablement novatrice et son époque.
Une fois luvre et lécrivain acceptés par un éditeur, il me paraît nécessaire quil y ait de part et dautre un esprit de continuité, non pas au sens juridique (ce qui est le cas du contrat dexclusivité qui me paraît très artificiel et dangereux pour lécrivain), mais au sens de confiance mutuelle et dadhésion.
Dès lors que lauteur construit une uvre, et quelque soit le résultat commercial, léditeur doit être ce lien daccueil, ce havre où lécrivain sait quil sera entendu et compris, la boucle sera ainsi bouclée idéalement ; léditeur suivant une ligne éditoriale qui permette à chaque livre dentrer en résonance avec dautres, lauteur ayant une chambre déchos à construire.
À cet idéal, les réalités économiques, humaines opposeront parfois de cruels démentis dun côté comme de lautre.
Si léconomie prime absolument, nous entrerons alors dans lère des footballeurs où auteurs et responsables dédition lorgneront sur les autres équipes, ne pensant plus quaux transferts. Lun comme lautre ne seront plus vus alors que comme des outils, rentables ou non, que lon change à plaisir en fonction des résultats immédiats. La question de la ligne dun écrivain ou dun éditeur ne se posera plus : la récupération, la fabrication, le spectacle, auront pris le pas sur la création, la maturation, la continuité, le pari un peu fou sur lavenir, la croyance que quelque chose dépasse lhomme. Sans doute faudra-t-il alors que dautres insoumis se lèvent pour que cette belle aventure renaisse.
B. F.
 
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