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Miguel Torga Portugais (12 août 1907 - 17 janvier 1995) par Claire Cayron, sa traductrice.
Miguel Torga, de son vrai nom Adolfo Correia Rocha, est né au village de São Martinho de Anta, où il a été mis en terre, au milieu du paysage qui a emmailloté ma naissance et ensevelira ma fin , comme il lavait écrit dès 1952 : celui de son royaume merveilleux , la pauvre et secrète province de Trás-os-Montes, au nord-est du Portugal.
Se revendiquant ibérique, il avait choisi, en littérature, de se prénommer Miguel par admiration pour deux grands espagnols (Cervantès et Unamuno) et dêtre Torga du nom dune bruyère de sa montagne transmontana, austère et résistante. Sous lidentité dAdolfo Correia Rocha, il était médecin ORL à Coimbra.
En décembre 1978, par décision du Conseil des Ministres et de l'Assemblée de la République, le Portugal rendait un hommage national à Miguel Torga, pour le cinquantenaire de sa vie littéraire. Elle avait commencé en 1928 à l'âge de 21 ans, par la publication d'un recueil de poèmes, Ansiedade, et sest poursuivie jusquaux derniers mois de la longue vie de lauteur : le Diário XVI sachève en décembre 1993. Un véritable créateur, fut-il Dieu, ne se repose pas le septième jour , avait écrit Miguel Torga en 1962, en conclusion à des soupçons sur la sincérité de lauteur de La Genèse
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Si vous vous promenez aujourdhui dans les librairies de Lisbonne, de Coimbra, de Porto, vous remarquerez, alignés sur les étagères, une cinquantaine de volumes, tous semblables, édités dans le même papier terne, le même format, le même caractère et jusquà la même maquette de couverture, chaque volume revêtu de la même pauvre bure du précédent : luvre auto-éditée de Miguel Torga. Une collection devenue déjà un objet bibliophilique, luvre ayant été confiée, depuis la mort de lécrivain, aux Publicações Dom Quixote à Lisbonne.
Miguel Torga est devenu classique de son vivant, en raison de la portée, de la diversité et de loriginalité de son uvre, à limage de lun de ses aphorismes : Luniversel, cest le local moins les murs . Ce sont 94 nouvelles, 2 romans et le grand récit romanesque de sa création du monde , les 16 volumes du Journal, 3 pièces de théâtre, 2 volumes dessais et conférences, 15 recueils poétiques et les 700 poèmes inclus dans lédition originale du Journal. Depuis longtemps, des fadistes chantent Miguel Torga, plusieurs de ses ouvrages ont été mis en onde, en scène et en images, et chacun a été régulièrement attendu et commenté, voire guetté, sous le régime de Salazar que cette uvre subversive indisposait particulièrement. Aussi a-t-elle valu à Miguel Torga de connaître larsenal complet des exactions politico-policières : arrestation, emprisonnement, saisies, privation de passeport, mise sous surveillance. Mais écrivait-il plaisamment après une saisie : La police, avec sa méfiance professionnelle à légard de la vérité, me dit si je suis sur la bonne voie ou non Et de récidiver, en apostrophant ainsi le dictateur : Le vainqueur sera celui qui a le meilleur souffle ce fut lui.
De son premier ouvrage, aujourdhui retiré du commerce, Miguel Torga, n'a conservé qu'un seul vers, dans une anthologie de son uvre poétique : J'ai peur de l'avers . Les dernières lignes de son Journal constatent : A quelque chose devraient me servir mes cicatrices dinlassable défenseur de lamour, de la vérité et de la liberté, triade bénie justifiant le passage en ce monde de nimporte quel être humain .
La critique a réservé un accueil constamment attentif à son édition française : Miguel Torga est un écrivain dont la prose, nourrie par les âges et burinée par les expériences, brûle sur son passage tout ce que la littérature contient de sophismes, de fourberies, de couardises et dartifices , a notamment écrit Jérôme Garcin.

Luniversel cest le local moins les murs.
Cest lauthentique qui peut être vu sous tous les angles et qui, sous tous les angles, est convaincant, comme la vérité. Conférence donnée au Brésil en 1954. Texte paru chez William Blake & Co.
Je serais capable de vivre loin de ma patrie dans la situation dun immigrant qui gagne son pain. Je lai déjà fait dailleurs. Mais je ne pourrais jamais vivre loin delle en tant quécrivain. Il me manquerait le dictionnaire de la terre, la grammaire du paysage, lEsprit Saint du peuple.
La Création du monde
Javais limpression que les années rigidifiaient certaines régions de mon être. Cétait une espèce de dureté intérieure progressive, contre laquelle toutes les flèches de lambiguïté, du conventionnalisme, des intérêts et de la connivence se brisaient. Le monolithisme rendait de plus en plus difficile un quotidien où la marche vers le succès supposait de la malléabiblité, de la douceur et de ladaptation. Mais tout en voyant clairement les avantages de lautre manière dêtre, je savais que jétais condamné à payer à la vie le dur tribut de la sincérité. Jétais né monolithique, et resterais monolithique en toutes circonstances.
La Création du monde
Lexil des exils, cest dêtre exilé au Portugal. Dun côté lEspagne où les appels ne sont pas entendus ; et de lautre la mer, où les gémissements se perdent
Je me démène dans ma camisole de force et jen fais craquer les coutures. Tel est mon sort, depuis quarante ans. Quand je réussirai à me dégager complètement si jen ai jamais la force, je serai trop vieux pour me servir de ma liberté. Celle qui nest pas seulement une franchise intérieure.
En franchise intérieure
Je ne dors presque pas
Quelquun qui ne connaît pas linsomnie ne peut pas comprendre langoisse de ces veilles interminable au chevet du rien, de cette éternité avalée par petits morceaux, car il reste encore un espoir : le lever du jour.
En franchise intérieure
Cest bien dêtre à la fois médecin et poète, on peut donner deux fois. Les jeunes viennent me voir parce que jécris des vers, les vieux parce que je peux les soigner, et nous sommes tous gagnants. Eux parce quils ne sentent plus seuls au monde, et moi aussi finalement.
En franchise intérieure
Les dieux sobstinent à me faire sentir que je suis un homme. Leur erreur est de penser que je veux être autre chose.
En chair vive
La liberté, oui. Surtout celle que jai cherché à honorer toujours plus et que je ne me lasse pas dexalter. Celle que peut avoir naturellement tout homme qui saffirme comme tel en toutes circonstances, et qui nest pas un privilège accordé, mais une vertu intrinsèque. Lautre aussi, évidemment, celle octroyée par la constitution, et qui nous a été dérobée pendant cinquante ans, mais en second lieu, car elle nest que la condition éthique indispensable à notre dignité de citoyens.
En chair vive
Vivre. Il ny a pas de plus belle issue. Vivre jusquaux limites de ses forces en donnant à chaque cellule en panique lillusion de lespérance. Exister est un jeu. Certains gagnent fréquemment et sont heureux. Dautres perdent systématiquement, et sont malheureux. Mais, que lon soit gagnant ou perdant, nul bien ne se compare à celui de nous éveiller le matin et de nicher dans nos yeux le paysage du monde. Même écorché vif. Même sans espoir. Donc, sentêter. Résister de corps et dâme jusquoù le cur pourra aller. Que notre mort soit une infamie endurée, pas une lâcheté commise.
En chair vive
La mer. Matière première inépuisable dont nous sommes millionnaires, quon nous envie tant, qui soffre, disponible et généreuse, à nos besoins et à notre imagination, quavec tant de naturel et de génie nous avons su utiliser, qui fut notre obsession et fit notre gloire, et dont nous navons plus à présent quune mémoire rachitique, une fois par an.
En chair vive
Je mourrai sans rien savoir de moi. Le grand nud gordien de mes contradictions, je nai jamais réussi à le défaire, au prix daucun raisonnement. Il y a dans ma vie une telle dose dabsurde et une logique si inexorable, que jai lair, tout à la fois, dun désordre et dun ordre existentiels. Tout se passe comme si chacun de mes actes était en même temps imprévu et programmé. Regardant à présent le long chemin parcouru, je sens également justifiées les bonnes et les mauvaises choses qui ont eu lieu. Que pouvais-je faire dautre que ce que jai fait ? Si javais procédé autrement, je ne serais pas le même aujourdhui. Ce qui ne veut pas dire que je suis en paix avec moi-même. Non. Bien au contraire. Simplement, même si je naccepte pas de cette manière, je ne maccepte pas non plus dune autre. Et jarrive à la fin, perplexe devant ma propre énigme. Je quitte ce monde en contemplant, stupéfait, le triste spectacle dun pauvre Adam paradoxal, expulsé de linnocence, sans faute et sans explication.
En chair vive

Grâce à Claire Cayron qui introduit Torga en France et qui a passé dix ans à traduire son Journal, nous découvrons lexistence dune uvre immense, exceptionnelle par son ampleur et sa diversité : cinq volumes de contes et nouvelles, huit volumes de romans et dessais, quinze volumes de poèmes, cinq volumes de théâtre, douze tomes de Journal ! Tous publiés à compte dauteur
Non parce quil ne trouvait pas déditeur, mais pour rester Torga , conforme au pseudonyme quil sest choisi et qui désigne une bruyère de montagne particulièrement résistante et, en langage populaire, une forte tête.
Nicole Zand, Le monde, 27 août 1982
Ainsi Montaigne est sain et sauf, et nous lignorions
Il vit au Portugal dans la province de Trás-os-Montes, sous le nom de Miguel Torga.
Pierre Veilletet, Sud-Ouest Dimanche, 30 mai 1982
A quatre-vingts ans passés, Torga connaît son poids et son prestige, nignore pas quil est un peu la conscience du Portugal. En France, labnégation et le remarquable travail de sa traductrice, Claire Cayron, ont permis à Miguel Torga déchapper à la désespérante image de lécrivain provincial, passéiste et amoureux de son terroir.
Patrick Kéchichian, Le Monde, 12 février 1988
Tourné vers les lointains que l'Océan fait pressentir, le Portugais n'en est pas moins, n'en est que davantage, homme de sa terre. De l'ici où il s'enracine, à ce là-bas dont il rêve, il a tissé toute une histoire et une mythologie, une littérature aussi. On sait, dans ce paysage, la place qu'occupe Miguel Torga. Unique, longue et belle adresse amoureuse à sa terre natale, l'oeuvre multiple et fière du vieil écrivain, est aussi une leçon d'humanité. Le dossier que lui consacre sa traductrice, Claire Cayron, dans l'excellente revue bordelaise le Cheval de Troie, et qui comprend plusieurs inédits, donne bien la mesure de cette unité spirituelle et morale.
Patrick Kéchichian, La Terre de Torga, Le Monde, 10 avril 1992.
Chaque nation possède ses héros, se reconnaît dans des figures qui l'incarnent. Avec Miguel Torga, le Portugal vient de perdre l'écrivain qui, dans l'époque moderne, s'était le mieux, le plus profondément, identifié à lui. Son beau visage aux traits rudes, qui n'avait, avec l'âge, rien perdu de son intensité, sa voix rocailleuse, solennelle ou chaleureuse, sa démarche de paysan qui connaît sa terre, étaient à la ressemblance de ce pays "tellurique et fluvial", dernière extrémité de l'Europe, regardant vers les lointains atlantiques.
La place que Miguel Torga s'était acquise dans les lettres portugaises de ce siècle était, bien loin des querelles d'écoles, celle d'une conscience morale ; conscience appuyée sur la fidélité à soi-même et à certaines valeurs, trempée par l'esprit de résistance.
Patrick Kéchichian, Le Monde, 20 janvier 1995.
Le cabinet de consultation où il a passé, depuis les années quarante, presque toute sa vie et écrit une partie de son uvre, a la largeur dune fenêtre donnant sur la place principale de Coimbra et les bords du Mondego. Un placard contenant la réserve débordante des éditions successives de son uvre et un tas instable de médicaments illustrent la dualité féconde de lincessante activité qui caractérise la vie quotidienne de Miguel Torga et quil juge à la fois justifiante et dérisoire : la caractéristique des gens qui viennent de la terre et qui lui restent fidèles, comme moi, cest quils ne trouvent pas de lieu au monde où ils puissent paresser sans remords. Le travail est pour eux la seule normalité possible.
Claire Cayron, Sud Ouest Dimanche, 30 mai 1982
Passant du bistouri au stylo, Torga a le sentiment de continuer à inciser sur le papier. Il pratique une littérature de déshabillage. Il restitue aux mots une âme, se bat pour une netteté d'écriture, une façon de dire, qui exclut préliminaires, précautions oratoires, joliesses. Il va droit au but.
Alfred Eibel, Le Quotidien de Paris, 15 janvier 1992.
La contradiction, douloureuse sans doute sur le plan existentiel, va féconder luvre, déchirée entre une recherche constante denracinement et la crainte de senterrer, de perdre une conscience du monde tellurique, unique.
Antoine de Gaudemar, Libération, 19 janvier 1995
Il aura fallu toute la volonté, lobstination, la passion de Claire Cayron, sa traductrice en français, pour que luvre du Portugais Miguel Torga nous parvienne enfin.
Des fragments de son formidable journal, des nouvelles, des contes, quelques poèmes et deux romans, dont Vendange, nous ont alors révélé un immense auteur.
Michèle Gazier, Télérama, 23 juin 1999


Poèmes ibériques, 1990
Lapidaires (nouvelles), 1990
Senhor Ventura (roman), 1992
Contes et nouveaux contes de la montagne, 1994
Portugal, 1996
Rua (nouvelles), 1997
En chair vive (pages de Journal), 1997
Vendange, 1999
En franchise intérieure (pages de Journal), Aubier-Montaigne, 1982.
La Création du monde, Aubier-Montaigne, 1985 ; GF, 1999.
A la proue d'un navire de roc, 120 poèmes, éditions Le Tout sur le Tout, 1986.
L'Universel, c'est le local moins les murs, William Blake & C° et Barnabooth Éd., 1986.
De la peine de mort, Sables, 1999.
Sur Miguel Torga
Le cheval de Troie, N°5, revue bordelaise (21, cours Victor Hugo, 33000 Bordeaux).
Daniel Aranjo, Miguel Torga, Orphée rebelle, éditions du Rocher, 1990.
Claire Cayron, Sésame, pour la traduction sur une nouvelle de Miguel Torga, Éditions le Mascaret, 1987.
Documentaire de Henry Colomer : Claire Cayron traduit Miguel Torga, coll. Traduire, La Sept Vidéo.
 
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