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Gracq
La notice bio-bibliographique
de Julien Gracq
(qui renvoie à toutes ses uvres)
Julien Gracq,
par lui-même

Des écrivains
parlent de Julien Gracq.

Inédit accordé
au Monde des Livres
le 5 février 2000.

Familiarité du livre.

Entretiens
Janvier 2002
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Des écrivains parlent
de Julien Gracq
q 
Cétait un homme quune fiche signalétique naurait pu définir que comme moyen en tout. Il ny a en effet rien de commun entre lhomme et luvre ; entre le Gracq réservé que lon rencontre, le professeur froid dont les élèves disent quil ne se déride jamais, mais fait dexcellents cours et lécrivain qui a miraculeusement peint les enchantements dArgol, les féeries de la forêt des Ardennes, les magies de la mer des Syrtes ; qui nous a rendu sensible le poids écrasant du Destin, et qui est le vrai Gracq ; celui que lon tiendra un jour pour lun des plus grands écrivains de notre époque.
Gracq nest pas un homme de conversation de salon. Il est lhomme du tête-à-tête ; celui qui cherche dans linterlocuteur cette part de singulier, cette part dhumain qui peut lintéresser. Cette curiosité, ce souci de connaître, exclut la dispersion. Dans un groupe, même dans un petit groupe constitué au hasard dune réunion, Gracq ne laisse pas deviner quil est Gracq. Il décevra même celui qui espère saisir dans sa conversation quelque chose de la poésie de son uvre, qui attend que jaillisse enfin limprovisation brillante où éclateront lesprit, lhumour, le trait de Liberté grande.
José Corti, Souvenirs désordonnés.

Extrait dune lettre de Gaston Bachelard à José Corti
... Jai lu avec le plus grand intérêt le Château dArgol. Le début est un peu lent, mais dès le premier quart du livre, le talent est évident. Une atmosphère lourde, pleine, donne une impression inoubliable. Le style est par moment dune grande beauté. Cest dans lensemble trop bien pour avoir du succès que nai-je, dans mon trou dijonnais, une revue convenable pour faire un compte-rendu. En tout cas, transmettez à lauteur mes très sincères compliments.
Quelques extraits de Qui vive, autour de Julien Gracq,
collectif décrivains publié en 1989 par les éditions José Corti.
Les Métamorphoses dAurore
Le monde de Julien Gracq est un monde de qualités, cest-à-dire magique. Lui-même, par la bouche de son héros : le Beau Ténébreux [deux adjectifs], reconnaît dans la terre une réalité fermée, dont il espère mettre en mouvement, par " une espèce dacupuncture tellurique ", les centres nerveux, les points dattache de la vie. Il semble que lorsque le monde devient magique, plusieurs sortes de transformations se produisent. Dabord, les objets font place aux éléments : une instabilité générale menace la configuration des choses quà chaque instant un groupement différent dadjectifs peut transmuer en dautres choses. Mais, de plus, cet univers qui ne répond plus à nos pratiques rationnelles. [" Déteste les adjectifs; chéris la raison ", disait le maître de Juliette], ne tombe pas pour autant dans lincohérence absolue ou, comme on dit, dans la contingence. Au contraire, il existe bien davantage comme unité, tout en lui est lié, les trajets sabolissent, léloignement ne protège plus, nous sommes à la merci de ce qui nous est le plus étranger. Dans la magie, les choses cherchent à exister à la manière de la conscience, et la conscience se rapproche de lexistence des choses. Dun côté, les rochers, la chambre, létang semblent receler une intention et cacher une disponibilité énigmatique. De lautre, les hommes perdent leur liberté, ont des airs de somnambule en plein jour, sont aux prises avec une espèce de glu cosmique, de dissolution brumeuse et géante. [De là, limportance des fantômes et des esprits - qui sont beaucoup moins esprits que choses : consciences plus quà moitié enterrées].
Maurice Blanchot, extrait de Grève désolée, obscur malaise, paru dans les cahiers de la Pléiade, 1947.
Lembellie
Cette uvre quobsède le cheminement du tragique sarrête toujours au seuil de son évocation, le bride et en refuse la rhétorique. Pour les raisons essentielles que lon connaît parce que seule importe lattente, lallongement progressif dune ombre portée et les réactions de lindividu face à elle. Mais il est une autre conviction gracquienne, moins signalée, dont les ressorts sont plus éthiques que littéraires, qui tient également sa place et mimporte ici.
Si Gracq fait léconomie du pathos quel quil soit cest par principe, pour sopposer aux complaisances subjectives ou intellectuelles de lépoque. Il na aucun goût pour " lenfer des âmes ", narrive pas à se persuader que lhomme sur cette terre est damné, et les tribulations apocalyptiques de la modernité le laissent indifférent. Aucun dolorisme chez ce grand lecteur romantique, nulle acedia chez ce solitaire, pas une once de morbidité, mais lacceptation de " la vie telle quelle est ".
Claude Dourguin
Julien Gracq, léveilleur du soir
Pas davantage quun automne sans exaltation agonique des beaux jours, on ne peut imaginer le paysage littéraire sans Julien Gracq. Son uvre ne sajoute pas aux autres comme larbre dans la forêt ; elle modifie la perception densemble, sa perspective et sa couleur. Lignorerions-nous quelle nous ferait signe et nous habiterait à notre insu dans la réfraction mystérieuse des sous-bois : une influence météorique, quelquefois, cache un style.
Hubert Haddad
Errant par le monde
Être au monde. Tant de mains pour (le) transformer (...), si peu dyeux pour le contempler. La poésie est alliance, fusion dans le noyau aveugle : fin allégée de soi, humilité. Si douloureuse, si violente soit-elle, elle vibre par excellence dans (le) sentiment du " oui ". Nous ne sommes au monde quen renonçant à le faire nôtre, comme en témoignent chez Gracq ces figures humaines (...) devenues graduellement des " transparents " (...) à travers lesquels (on) ne cesse dapercevoir le fond de feuillages, de verdure ou de mer contre lequel ils bougent sans vraiment se détacher. Sans cette union indissoluble qui se scelle chaque jour et chaque minute, quattendre dautre quune vaine ipséité où lêtre se dessèche ? Terre intacte sous nos fragiles empreintes, sous lexigence que nous avons eue de marquer (...) de (notre) signe (...) les grands accidents du paysage. Terre où parfois napparaît nulle cicatrice dhomme, comme ressuyée de (lui), balayant ses traces, étouffant ses bruits.
Être au monde. Au rythme des pas obsèd(ant) le marcheur, à un éclairage qui la séduit, au suc inexprimable de lheure quil est. Ici et maintenant : " Aller me suffit " (René Char).
Imprégnation, osmose. Acquiescement au-delà de lanalyse, des concepts à la pure conscience dêtre où reflue la pensée ; où la lumière profuse, superfétatoire, luxueuse à force dinutilité, loin de nous éclairer, brûle pour elle seule dun éclat dévorant. Mais dans sa distance même, quest-ce qui veut nous rejoindre, à travers ces journées (...) baptismales, ces pressentiments dun passage de ligne non plus climatique, mais visuel, auditif lespoir enfin dune entrée en résonance universelle ?
Aller, guettant le point suprême où tremble comme une promesse, où nous redevenons le voyageur (...) colle de toute sa peau sans avoir besoin de les déchiffrer, à mille effluves prémonitoires. Regard perdu, éperdu. A jamais voué. Silence dilaté, rayon vert une sorte, soudain, délargissement brusque et vibrant. Clichés, balayage de photons, la lumière en division à linfini que voulait-on, que cherche-t-on ? De dos. Immobile au bord de la mer de nuages. Létincelle élève le gouffre, la main est sans ombre. Celui qui regarde à nos yeux.
Christian Hubin

Julien Gracq : la respiration contre la critique
Le ton de Julien Gracq, dicté par une violence presque constamment retenue, oblige le lecteur à se tenir sans cesse sur le qui-vive, à ne jamais sauter un mot, qui peut en effet estomaquer par sa verdeur comme si, de loin, quelquun dassez hautain lui parlait, non pour le convaincre peu en chaut à Gracq mais pour lavertir, lui rappeler par un biais, ou par un trait, certaines choses quil aurait pu, par négligence convenue, ne pas percevoir dans toute son intensité, le distraire ainsi de sa propre distraction.
Alain Jouffroy
Comme un monologue à peine dirigé
"La quête du Graal fut une aventure terrestre"
Un beau ténébreux.
"
ce texte aimanté et invisible qui guide
inconsciemment le poète à travers le clair-obscur
déjà si hasardeux du langage écrit. "
Un beau ténébreux.
quelle pensée bien à soi
la bande straight
ce train hargneux des houles
le signal
parfaitement juste
tout brillant de retenue
Béatrix
est
illuminations
doù lon tourne le dos à la vue
à ceux qui ne transigent pas
La Tosca
lamour au-delà
comme en plein jour
une lumière dapocalypse
un jour
est avant tout la femme
en face dune des femmes
les plus impitoyablement dépersonnalisées
par son sexe
quelle va devenir
Dramatis personæ
Mais il y a toujours un coup de foudre
décidé
tout
Je ne le supporterai pas
encore
(
)
Ghérasim Luca
Le sentiment de la merveille
Il aura sauvé son âme. Patientant sous la pluie, anxieux du pouls des horloges, occupé à cueillir des fleurs dans le jardin, il aura exploré les recoins de ses chambres les plus intimes. Soucieux dentrer dans les détails de son amour et de le revêtir dhabits légers, il lui aura donné quantité de noms, il aura écrit des phrases, dune main aveugle et juste, comme on tend les paumes vers une ombre, comme on se laisse conduire par elle, ou comme on jette à la mer des papiers pliés en quatre dans des bouteilles. Il aura essayé de vivre sans bavardages, en senfermant en soi, pour ne penser quà celle qui est toute sa pensée et qui occupe dans lunivers la place laissée vacante par le soleil les jours de pluie. Il sera devenu le frère des Grands Transparents dont linvisible palpitation assure à travers le monde la circulation de lamour.
Jean-Michel Maulpoix (article intégral sur le site de Jean-Michel Maulpoix)
Des flammes dair (à propos de Les Eaux étroites ; La Forme dune ville ; Autour des sept collines )
Julien Gracq travaille moins avec la mémoire quavec la vision, mais visualiser comme il le fait, cest concevoir. Lécriture tire de ce mouvement le lever dun sens que la réalité en elle-même na jamais contenu, car il naît de la relation de lil avec sa visibilité. Ainsi le texte développe-t-il lidentité perdue quont eu le regard et le monde : identité dont le texte est le trajet et la substance. Sans jamais quitter son sujet, Julien Gracq réussit à rendre mentale la description : et ce faisant, il " surréalise " une technique de représentation quAndré Breton jetait au néant, si bien que ce néant est ici changé en révélateur.
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Là, dirait-on, la chair du monde trop longtemps faite verbe retrouve, par le verbe, le chemin de son incarnation.
Bernard Noël
Lettre adressée par Georges Perros à Hervé Carn, publiée dans le premier numéro de la revue Givre, mai 1976.
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Chaque fois que je suis tombé sur un texte de Gracq, jai ressenti une jubilation, ou mieux, une brûlure. Un peu comparable à celle que provoque une boule de neige dans la paume. Textes qui se tiennent au garde-à-vous face à linconnu(e), qui ne perdent jamais la hauteur dattache de leur diction, qui ne se laissent jamais prendre aux harmoniques de leur chant, qui ne sécoutent pas, mais sont jaloux, fièrement jaloux, de leur situation extrêmement privilégiée dans le jeu même quils risquent. Il y a dans la prose de Gracq comme un cliquetis darmes, sa phrase est chargée charge émotive et fait soudain craquer le texte entier, comme le dégel un étang. Il y a emportement, lalcool métaphorique emporte le linéaire, lenivre. On pourrait donc ici parler dérotisme, au sens plein de ce terme extraordinairement galvaudé. Un fil électrique parcourt fait vibrer, résonner le cur des mots, allumés ici et là, et le regard sen trouve comme enchanté, quasiment féminisé ; loreille alertée par une rumeur de fête lointaine à figuration magique. Julien Gracq traverse la scène de profil, de dos, sans aucune concession au folklore de son imagination, emmuré dans son espace personnel qui ouvre, toute lézarde reconnue, entre le chien et le loup des saisons éternelles, sur lailleurs. Discrète, tendue sur la toile de lintemporel, son uvre est une invitation au voyage absolu auquel nous sommes tous candidats, plus ou moins paralysés dans les algues de notre appétit, notre goût, notre désir dêtre une fois pour toutes, hic et nunc, quoique branchés, par la grâce dune foi sans investiture théâtrale. Julien Gracq est dans le secret du secret. Le vécu dignorance nest pas autre chose. Il ninterdit, il nempêche pas la culture. Il la force à être amoureuse. La lune ainsi retient la mer.
Georges Perros
En guise de porte-voix
La conclusion, si cen est une, que je voudrais tirer de quelques lignes dhommage à un tres grand écrivain, est que cest à loriginalité et à la beauté de lécriture que se reconnaissent ceux-la. Julien Gracq est lun de ceux qui ont reçu la grâce. En len remerciant de tout mon cur, je me voudrais le porte-voix de ses lecteurs. Rien dautre. Et ne pas oublier, pour leur bonheur comme pour le mien, lexpression parfaite des poèmes en prose du romancier que nous aimons.
André Pieyre de Mandiargues

En relisant les livres de Julien Gracq dans lordre où ils ont été écrits, il me semble entendre une voix qui, sadressant à dautres, pourrait être sévère, et dans ce cas dirait : " Rêveur, prend garde à ton rêve : il peut se réaliser ". Mais ici cest une voix bienveillante. Car elle dit : " Rêveur, confie-toi à ton rêve: il saccomplira ".
Les romans qui ont donné à Gracq sa notoriété sont de beaux vaisseaux fantômes amarrés à la terre par un promeneur solitaire, les rêveries dun flâneur de la nature dont lart subtil est de nous faire croire à ses contes en les imprégnant de la brume qui baigne un littoral, de lodeur dherbe fanée des prairies de lété, de la rumeur du vent qui fait bruire la forêt et des ininventables détails de la naturelle nature. Gracq appartient à cette précieuse espèce des écrivains qui écrivent les livres quils ont envie de lire.
Claude Roy
En lisant, en écoutant
Aussi diverses et complexes que soient mes impressions, lorsque je lis lauteur de La presquîle dans le temps pur de la lecture il en est comme de mon intemporelle plongée dans les Mémoires dOutre-tombe.
Jy suis à lécoute dune langue la mienne assurément, mais en sa pureté, perçue comme étrangère à son habituel usage profondément immergée dans les mouvances dun concert consacré aux grandes compositions.
Si un poète ma donné à penser, par sa pratique, lécriture en conséquence laccomplissement du poème parmi les poètes contemporains, ce fut bien Julien Gracq.
Pierre Torreilles
Extraits de Pour Julien Gracq, dans le journal Initiales Groupement de libraires.
"Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : cest quil exprime ce que nous éprouvons confusément. Jaime chez Gracq son attention profonde aux paysages et aux topographies, à ce quon peut appeler "lesprit des lieux". Je retrouve chez lui certaines sensations que jai ressenties sans être capable de les formuler et quil a fixées, lui, avec son doigté et sa sensibilité dacupuncteur".
Patrick Modiano
" Julien Gracq est le plus grand écrivain français vivant. Il domine les lettres françaises depuis cinquante ans à un double titre.
Il a porté lart de la critique littéraire à un niveau encore jamais atteint. "Lettrines" et surtout "En lisant en écrivant" sont dadmirables leçons de lecture. Sa force danalyse des uvres, toujours lucide et souvent cruelle, se nourrit cependant dun amour profond de la chose littéraire.
Mais cest dans ses romans et ses notes de voyages quil donne toute sa mesure. On ne peut jamais oublier le professeur de géographie quil fut professionnellement. Mais quand le professeur Louis Poirier devient lécrivain Julien Gracq, il simpose comme le plus grand paysagiste que nous ayons. Sa perception dune province, dune région, dune ville, dun fleuve ou dun massif montagneux est inégalable."
Michel Tournier
Un après-Gracq ? Bien sur, et massif et omniprésent, mais diffus. Je ne connais pas dépigones notables tout juste des suceurs de roue. Mais, comme toujours les plus grands (cest dailleurs à cela quon reconnaît les plus grands), il est pillé, et il est juste quil le soit. Parmi les plus belles proses de nos générations, il n y en a aucune qui, à un moment ou un autre, ne se souvienne de la sienne. çà et là une phrase de Gracq, une façon de Gracq, un emploi adjectif, apparaît dans de multiples textes qui ne sont pas de sa main parfois parce que nous le voulons, et dautres fois à notre insu, car Gracq est en nous. De ce plagiat généralisé, je peux prendre un exemple que je connais bien, puisque cest dans un de mes livres. Je parle dans Vies minuscules dun enfant demeuré de larrière-campagne, " tout pétri du sommeil rural dont son lieu-dit dormait " eh bien, je le confesse, cest un emprunt tout à fait prémédité à une page de Lettrines sur Rimbaud, plus précisément à propos du lieu-dit Roche et autres trous perdus des Ardennes, dont Gracq écrit quils sont ensevelis dans un " sommeil rural épais ". Jai la faiblesse ou lhypocrisie de me dire que de tels vols sont des hommages. Ce quils dérobent devient dans la perspective comme un fait de nature, comme une chose, comme une pierre quelque chose qui revient, qui va de soi et qui ne meurt pas. "
Pierre Michon
Christian Hubin, Parlant seul, (extrait)
" Monde romanesque. Sa secrète formule, selon Gracq : à tout moment et en toute circonstance, dans la fiction la partie peut suffire à évoquer le tout (Carnet du grand chemin). Du Château dArgol au Rivage des Syrtes, au Balcon en forêt, même chaîne dharmoniques, même structure cellulaire, chaque page comme un microcosme condensant, diffractant lensemble ; chaque livre par lautre modulé.
Avec une pureté (...) sans égale, les personnages dArgol se donnent littéralement à la mer, à son magnétisme fatal. Emporté dans une course exaltante, leur sosie des Syrtes pénètre sans éclaircissement aucun dans lombre pure, sy baigne comme dans une eau initiatique. Albert, Herminien et Heyde se fondent dans une osmose obscure, à la fois élection (ne sourient-ils pas dun sourire inconnu aux hommes ?) et transgression (cinglant défi... défi mortel... une mort... à chaque instant plus certaine). Offert de tous (ses) yeux aveugles, Aldo nentre dans une intimité presque angoissante que parce quil la sait radieuse dun matin bientôt dévoilé. Comme il va les yeux bandés vers le lieu de la révélation, les nageurs dArgol, dans un enthousiasme sacré, sélancent vers la lumière dun espoir surhumain. De même quil gliss(e) au plus creux dun extrême lointain, ils se sentent happés aux abîmes (...) doù nul retour ne ser(a) plus possible.
Par vagues, la phrase atteint à une scansion haletante : précipitation du rythme dans Le rivage des Syrtes (Quelque chose... quelque chose... jentrais... jattendais); pulsation fiévreuse dans Argol (vers le large- plus avant- vers... - vers... Et ils plongeaient
et chaque mètre
Et par-dessus...). A lobscurité (...) opaque, à leau initiatique répondent les espaces inconnus, le gouffre labsolue découverte.
Dans la solitude du Balcon en forêt, un chemin soffre à Grange comme un appel obsédant (...) suspendu sur une absence sans fond. Vide de la perspective, qui bouleverse les perceptions ; où la réalité perd son attache, sabîm(e), sourd(e) et aveugle. Chaque chose se fait signe et stupeur : calme absolu, silence, froid (...), une sorte de promesse comme un il entrouvert, une fenêtre toute seule en face dune route par où quelque chose doit arriver.
Le lyrisme parfois transcendantaliste dArgol et des Syrtes sestompe dans ce récit hiératique, tétanise. Mais y demeurent lattente trouble, limaginaire et ses tropismes. Où lêtre est à la fois acquiescement au monde et rêve deffraction. (p. 23)
À lire également le texte intégral de François Bon consacré à Julien Gracq sur son site Remue.net. : Devant soi uvre et nom de poète.

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